Création artistique, recherche et sciences pour l’ingénieur, les raisons de se côtoyer

Pour Serge Bouchardon, directeur du lab­o­ra­toire Costech à l’UTC et pro­fesseur en sci­ences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, les mon­des artis­tique et sci­en­tifique parta­gent bien des points com­muns. A com­mencer par une démarche com­mune de recherche et de créa­tion visant à s’émanciper de l’observation brute de la réal­ité pour mieux appréhen­der cette dernière. Ce chercheur spé­cial­iste de l’écriture numérique est aus­si un auteur de lit­téra­ture numérique. Il nous explique pourquoi sci­ence et art ont intérêt à tra­vailler ensemble.

Quels liens faites-vous entre création artistique et sciences pour l’ingénieur ?

L’artiste comme l’ingénieur doit avoir une con­nais­sance appro­fondie des sup­ports et des out­ils (comme les out­ils numériques) avec lesquels ils tra­vail­lent. Ils parta­gent cette aven­ture d’apprendre à maîtris­er leurs out­ils et de s’interroger sur la façon dont les sup­ports et les out­ils influ­ent sur leurs pra­tiques et par­ticipent de la con­struc­tion du sens. Cette réflex­ion sur le rôle des sup­ports et des out­ils, sur la façon dont il est pos­si­ble de les utilis­er, voire de les con­tourn­er et sur les dimen­sions du sens ouvertes par la tech­nique, est par­ti­c­ulière­ment impor­tante à men­er avec le numérique qui con­stitue notre milieu tech­nique con­tem­po­rain. Un type de col­lab­o­ra­tion con­siste à accueil­lir des artistes dans les lab­o­ra­toires. Des expéri­ences de ce type ont été réal­isées dès les années 1950, pour se dévelop­per dans les années 1960 et 1970. Aujourd’hui, ces échanges sont plus fréquents et font sou­vent l’objet de véri­ta­bles col­lab­o­ra­tions. L’alchimie entre l’artiste et le chercheur est en effet frag­ile, le dépasse­ment des dis­ci­plines cen­sé engen­dr­er rup­tures sci­en­tifiques, tech­niques et esthé­tiques pré­sup­pose que l’art ne soit pas au ser­vice de la sci­ence ni le con­traire. Les col­lab­o­ra­tions artistes-chercheurs-ingénieurs invi­tent sou­vent à réor­don­ner les ordres de pri­or­ité, en val­orisant le proces­sus plutôt que le résul­tat, mais aus­si en met­tant en lumière le rôle du pro­to­type comme objet com­mun aux artistes, aux chercheurs et aux ingénieurs. Une telle col­lab­o­ra­tion est menée avec la com­pag­nie de spec­ta­cles ALIS qui explore l’invention de lan­gages non ver­baux. En 2015 une con­ven­tion de rési­dence artis­tique a été mise en place avec l’UTC, employ­ant le terme de rési­dence d’artistes en recherche afin de soulign­er que l’artiste est sus­cep­ti­ble d’être pleine­ment impliqué dans le tra­vail de recherche sci­en­tifique. Symétrique­ment, les sci­en­tifiques sont aus­si sus­cep­ti­bles d’intervenir en tant qu’acteurs dans la créa­tion artis­tique, comme le mon­tre le pro­jet La séparation.

Pourquoi impliquez-vous des élèves-ingénieurs dans des projets artistiques ?

L’apprentissage de la créa­tiv­ité passe par dif­férents canaux, entre autres par la sen­si­bil­i­sa­tion à des pra­tiques créa­tives artis­tiques. L’ingénieur, qui est cen­sé avant tout con­stru­ire des usages, peut égale­ment s’inspirer du geste artis­tique, qui détourne des usages et invente des pos­si­bles. Des simil­i­tudes exis­tent aus­si entre la fig­ure de l’ingénieur et celle de l’artiste. La démarche de con­cep­tion de l’ingénieur relève d’un brico­lage d’ingrédients hétérogènes (sci­en­tifiques, mais égale­ment soci­aux, économiques). Un tel brico­lage se rap­proche de l’activité de l’artiste qui puise ici et là les ingré­di­ents de ses créa­tions. J’implique depuis de nom­breuses années les élèves-ingénieurs dans des pro­jets artis­tiques numériques, en les faisant col­la­bor­er avec des artistes. Cela leur per­met égale­ment d’appréhender l’interdépendance des aspects tech­niques et cul­turels du numérique.

Quel rôle joue la création dans votre travail de recherche ?

L’UTC met sou­vent en avant une démarche de recherche-con­cep­tion. Une recherche-con­cep­tion fait l’hypothèse que la recherche peut procéder non pas seule­ment d’un com­pren­dre pour faire, mais égale­ment d’un faire pour com­pren­dre. Cette idée se décline avec la recherche-créa­tion, qui per­met de créer pour com­pren­dre. Cette démarche est soutenue à l’UTC par la Direc­tion à la recherche comme par le Cen­tre d’Innovation qui souhaite s’appuyer sur le poten­tiel artis­tique des étu­di­ants. A l’UTC j’incarne notam­ment cette démarche de recherche et créa­tion, qui con­stitue l’une des approches que j’adopte. En tant que chercheur, je tra­vaille sur l’écriture numérique (mul­ti­mé­dia, inter­ac­tive, col­lab­o­ra­tive), en par­ti­c­uli­er sur la lit­téra­ture numérique, mais égale­ment sur les pra­tiques d’écriture dites ordi­naires. En tant qu’auteur de lit­téra­ture numérique, je m’intéresse notam­ment à la mise en scène de l’interactivité et au rôle du geste dans l’écriture inter­ac­tive.  Une démarche de recherche-créa­tion incite à con­cevoir et à réalis­er des objets expéri­men­taux, afin de tester cer­taines hypothès­es ou cer­tains con­cepts. Le geste de créa­tion per­met en effet de créer les con­di­tions d’observabilité de la man­i­fes­ta­tion d’un phénomène. La recherche-créa­tion se mon­tre intéres­sante notam­ment pour les objets et les pra­tiques liées au numérique. Ces dernières sont encore en con­sti­tu­tion, et la démarche de créa­tion offre des oppor­tu­nités de penser autrement et de percevoir l’apparition d’un sens inédit.

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