44 : Industrie du futur : l’UTC aux côtés des entreprises

La trans­for­ma­tion numérique de l’industrie con­stitue un défi socié­tal majeur. Pour l’UTC, qui accom­pa­gne un nom­bre crois­sant d’entreprises dans cette muta­tion, il s’agit d’un champ d’investigation de plus en plus stratégique. Zoom sur ses prin­ci­paux axes de tra­vail et les spé­ci­ficités de son approche de l’industrie du futur.

Entre le déploiement mas­sif du numérique dans l’ingénierie, la pro­duc­tion, mais aus­si dans les pro­duits eux-mêmes avec l’Internet des objets, et l’arrivée de tech­nolo­gies de rup­ture comme la fab­ri­ca­tion addi­tive (l’impression 3D), c’est une véri­ta­ble révo­lu­tion indus­trielle qui se profile.

A la clé, une indus­trie plus con­nec­tée, plus com­péti­tive, plus agile, capa­ble d’innover plus vite, de pro­duire mieux et à moin­dre coût – y com­pris de très petites séries, voire du sur-mesure –, plus économe en matières pre­mières, en énergie…

Autant d’enjeux décisifs pour les entre­pris­es et, plus large­ment, pour les pays dévelop­pés. Indus­trie du futur en France, Indus­trie 4.0 en Alle­magne, Smart Man­u­fac­tur­ing aux États-Unis, Made in Chi­na 2025 en Chine… Beau­coup se sont ain­si dotés d’une stratégie nationale pour accélér­er cette muta­tion, dont la final­ité dépend des réal­ités locales. En France, par exem­ple, il s’agit d’engager le renou­veau indus­triel du ter­ri­toire et d’enrayer les délo­cal­i­sa­tions, tan­dis qu’outre-Rhin, l’Industrie 4.0 vise à préserv­er le lead­er­ship des entre­pris­es alle­man­des (lire page 15).

Stratégique, ces enjeux le sont égale­ment pour l’UTC. Ses chercheurs tra­vail­lent en par­ti­c­uli­er sur deux piliers de cette indus­trie de demain, dont les don­nées seront un act­if clé. D’une part, la con­ti­nu­ité des flux d’information dans l’ingénierie et la pro­duc­tion. De l’autre, le traite­ment des don­nées col­lec­tées grâce aux tech­nolo­gies d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, afin de les trans­former en con­nais­sances per­me­t­tant d’optimiser la con­cep­tion des pro­duits et des procédés de fab­ri­ca­tion, la qual­ité de la pro­duc­tion et la main­te­nance pré­dic­tive de l’outil indus­triel. Mais ils ont égale­ment lancé des recherch­es sur les alliages métalliques pour la fab­ri­ca­tion additive.

L’atout de la pluridisciplinarité

« Ce qui fait notre orig­i­nal­ité sur ces sujets, c’est d’abord notre approche sys­témique, souligne Benoît Eynard, chercheur au lab­o­ra­toire Rober­val. L’UTC se posi­tionne moins comme développeur de tech­nolo­gies spé­ci­fiques (de robo­t­i­sa­tion, de traite­ment des don­nées…) que comme inté­gra­teur : com­ment faire coex­is­ter les dif­férentes briques à met­tre en œuvre dans le sys­tème indus­triel du futur ? Face aux prob­lé­ma­tiques com­plex­es que soulève cette ques­tion, elle a l’avantage d’être pluridis­ci­plinaire, ce qui lui per­met d’avoir une démarche holis­tique. » Elle peut en effet mobilis­er ses com­pé­tences en génie mécanique, en génie des procédés, en sci­ences et tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, mais aus­si en sci­ences humaines et sociales. Et, grâce à cette dimen­sion pluri­cul­turelle, abor­der l’industrie du futur en inté­grant à la fois ses aspects tech­nologiques et soci­aux, en pen­sant les systèmes

« avec l’humain » et non « malgré l’humain ».

« Nous parta­geons totale­ment la vision française de l’industrie du futur, qui n’est pas celle d’une usine entière­ment robo­t­isée, explique Jérôme Faver­geon, directeur du lab­o­ra­toire Rober­val. Il s’agit certes d’automatiser toutes les tâch­es répéti­tives, mais les hommes res­teront au cœur du proces­sus pour toutes les tâch­es à valeur ajoutée. C’est pourquoi une équipe du lab­o­ra­toire tra­vaille avant tout sur des méthodolo­gies et des out­ils d’aide à la déci­sion des­tinés à leur faciliter la tâche.»

Enfin, la spé­ci­ficité de l’UTC, c’est de men­er ses recherch­es sur l’industrie du futur en parte­nar­i­at avec de grands groupes et des PME, ce qui lui per­met de pro­pos­er des solu­tions plus per­ti­nentes et de les porter à un niveau de matu­rité plus élevé qu’elle ne pour­rait le faire seule. Pour mieux cul­tiv­er cette approche très fer­tile, elle pro­jette d’ailleurs de créer un open lab : un lab­o­ra­toire asso­ciant ses forces et celles d’industriels, dans une logique d’innovation ouverte et collaborative. 

Ques­tions à Charles Lenay, chercheur à Costech (Con­nais­sance organ­i­sa­tion et sys­tèmes tech­niques), le lab­o­ra­toire de recherche tech­nologique en sci­ences humaines et sociales de l’UTC.

Comment voyez-vous l’industrie du futur et la place qu’y occuperont les hommes ?

L’erreur serait de con­fon­dre sub­sti­tu­tion et sup­pléance. Lorsqu’on intro­duit de nou­veaux out­ils numériques, des robots, on imag­ine sou­vent qu’ils se sub­stitueront à l’humain. La réal­ité – avérée dans toute l’histoire des tech­niques – est qu’un out­il ne rem­place jamais rien : il ajoute et trans­forme le champ des pos­si­bles. Les machines qu’on pense « intel­li­gentes » ne nous rem­pla­cent pas. En revanche, elles mod­i­fient notre façon de percevoir, de raison­ner, de nous organ­is­er, d’interagir les uns avec les autres…

Ensuite, on décrit sou­vent l’industrie du futur comme mod­u­la­ble, agile, résiliente face aux évo­lu­tions de son envi­ron­nement, à l’instar du vivant. Per­son­nelle­ment, je crois qu’il faut moins la penser comme un organ­isme isolé qui s’adapterait à son milieu que comme un mycéli­um : ce réseau de fil­a­ments qui courent sous terre pour don­ner çà et là nais­sance à des champignons. Notre façon d’être humain est de fonc­tion­ner en réseau. Or les tech­niques numériques vont per­me­t­tre à l’industrie de s’organiser de façon plus dis­tribuée dans l’espace. Les grandes usines, lieux de con­cen­tra­tion de com­pé­tences et d’opérations, pour­raient céder la place à des réseaux de sites. Mais, là encore, il serait absurde de penser ces usines dis­tribuées sans hommes, car ce sont eux qui res­teront por­teurs du sens de l’activité et fer­ont fonc­tion­ner le réseau.

Que peut apporter Costech aux industriels dans leur réflexion sur ces sujets ?

Costech étudie com­ment les tech­niques, et en par­ti­c­uli­er le numérique, mod­i­fient les activ­ités humaines et l’expérience vécue par les indi­vidus. Nous pou­vons donc aider les indus­triels à mon­ter en abstrac­tion pour com­pren­dre ce qui se joue à tra­vers la trans­for­ma­tion numérique de leur entre­prise et repenser le rôle de leurs col­lab­o­ra­teurs face à des auto­mates qui ne vont pas les rem­plac­er, mais trans­formeront leurs activités.

La con­ti­nu­ité numérique de l’information est un des par­a­digmes clés de l’industrie plus agile et plus pro­duc­tive de demain. C’est un des axes de recherche du lab­o­ra­toire Rober­val. Expli­ca­tions et illustrations.

Dévelop­per des pro­duits plus intel­li­gents, con­nec­tés, per­son­nal­isés, moins éner­gi­vores, plus faciles à fab­ri­quer, à main­tenir, à recy­cler… autrement dit, de plus en plus com­plex­es, tout en réduisant leurs délais de mise sur le marché, mais aus­si leurs coûts de con­cep­tion, d’industrialisation et de pro­duc­tion. Pour relever ces défis, les indus­triels doivent en finir avec le tra­vail en silos : mieux inté­gr­er et cap­i­talis­er les exper­tis­es – et donc les don­nées – des dif­férents métiers, afin qu’ils puis­sent facile­ment accéder à toutes les infor­ma­tions néces­saires pour gag­n­er en effi­cac­ité, réu­tilis­er au max­i­mum l’existant lors des nou­veaux développe­ments, faire les bonnes pièces du pre­mier coup, pilot­er la pro­duc­tion de façon plus agile…

C’est tout l’enjeu de la con­ti­nu­ité numérique, qui désigne la capac­ité à dis­pos­er de l’ensemble des infor­ma­tions numériques sur un pro­duit ou un sys­tème tout au long de son cycle de vie. Tout le défi aus­si, car il s’agit d’intégrer des don­nées provenant de sources très divers­es, et donc de for­mats forte­ment hétérogènes : fichiers de CAO en 3D, de FAO, plans, doc­u­men­ta­tion tech­nique, fichiers Excel…

Bientôt, une équipe spécifique

Pour gér­er ces don­nées et faciliter leur partage entre métiers, les indus­triels dis­posent certes d’outils de ges­tion du cycle de vie des pro­duits ou Prod­uct Life­cy­cle Man­age­ment (PLM) : sys­tèmes de Prod­uct Data Man­age­ment (PDM) pour les don­nées de con­cep­tion, de Man­u­fac­tur­ing Process Man­age­ment (MPM) pour les don­nées d’in­dus­tri­al­i­sa­tion (gammes de fab­ri­ca­tion, etc.) et d’Enterprise Resource Plan­ning (ERP) pour les don­nées rel­a­tives de pro­duc­tion (nomen­cla­tures des pro­duits, ordres de fab­ri­ca­tion…). Mais ces sys­tèmes d’information, sci­en­tifique­ment conçus dans les années 1990, n’autorisent pas des échanges d’une gran­u­lar­ité suff­isante au regard des nou­veaux enjeux de l’industrie.

Une des équipes du lab­o­ra­toire Rober­val conçoit des briques pour amélior­er cette gran­u­lar­ité et flu­id­i­fi­er les échanges entre métiers. Pour l’instant, ses recherch­es por­tent prin­ci­pale­ment sur la con­ti­nu­ité numérique de l’information dans la con­cep­tion pro­duit-process et entre l’ingénierie et la pro­duc­tion. Mais son périmètre d’investigation est appelé à s’élargir. Qu’il s’agisse de dévelop­per des out­ils d’aide à la déci­sion per­me­t­tant d’optimiser le pilotage du process de pro­duc­tion, la main­te­nance des machines et la qual­ité des pro­duits fab­riqués, ou de pro­duire des pièces métalliques en fab­ri­ca­tion addi­tive : toutes les thé­ma­tiques de l’industrie du futur sur lesquelles tra­vaille l’UTC sup­posent d’intégrer des flux de don­nées hétérogènes. La con­ti­nu­ité numérique est véri­ta­ble­ment la clé de voûte de l’industrie plus agile et plus pro­duc­tive de demain. Et, dès 2018, Rober­val y dédiera une équipe spécifique.

En 2013, dans le cadre d’un pro­gramme de l’Agence nationale de la recherche (ANR), Rober­val a créé un Lab­o­ra­toire com­mun (Lab­Com) con­sacré à la con­ti­nu­ité numérique avec Delta­CAD, société de ser­vices et d’édition de logi­ciels spé­cial­isée dans la ges­tion du cycle de vie des pro­duits, la CAO et la sim­u­la­tion numérique. 

Dim­exp (Dig­i­tal Mock-up for Mul­ti-Exper­tis­es Inte­gra­tion), le Lab­Com de Rober­val et Delta­CAD, s’est fixé deux champs d’investigation. Pre­mier d’entre eux : la con­ti­nu­ité de l’information entre un pro­duit réel et son dou­ble virtuel. L’équipe développe un ensem­ble d’algorithmes des­tinés à iden­ti­fi­er un objet physique, avec à la clé divers­es appli­ca­tions possibles.

« Par­mi celles-ci, le con­trôle des pro­duits sur une ligne de fab­ri­ca­tion, explique Alexan­dre Durupt, chercheur à Rober­val et coor­di­na­teur sci­en­tifique du Lab­Com. Par exem­ple, sur une chaîne d’assemblage de moteurs, l’opérateur filmerait chaque moteur avec une tablette : le sys­tème compterait automa­tique­ment le nom­bre de fix­a­tions posées et véri­fierait en temps réel s’il cor­re­spond à la nomen­cla­ture fig­u­rant dans la maque­tte numérique du pro­duit. Mais cet out­il pour­rait aus­si faciliter le reverse engi­neer­ing : aider à recon­stituer la maque­tte numérique d’un pro­duit à durée de vie très longue – par exem­ple, une machine indus­trielle ou un moteur trop ancien pour avoir été conçu en CAO et qu’il s’agit de faire évoluer. »

 Un jumeau numérique

Avec ce pro­jet, Dim­exp innove dou­ble­ment. D’abord parce que son démon­stra­teur per­met de remon­ter du réel au virtuel, alors qu’aujourd’hui les flux numériques sont avant tout descen­dants : on conçoit, on valide et on indus­tri­alise les pro­duits virtuelle­ment pour les fab­ri­quer, mais la chaîne numérique s’arrête là. « Nous nous inscrivons dans un des par­a­digmes de l’industrie du futur, note Alexan­dre Durupt : le con­cept de jumeau numérique d’un objet réel, dont il n’existe pas encore de déf­i­ni­tion nor­mée, mais qui, pour nous, sig­ni­fie un sys­tème inté­gré de don­nées, de mod­èles et d’outils per­me­t­tant de trac­er un pro­duit durant tout son cycle de vie et de trans­former les don­nées en infor­ma­tions util­is­ables pour l’aide au diag­nos­tic et la prise de déci­sion agile. »

Ensuite, pour con­cevoir cet out­il, les chercheurs ont notam­ment dévelop­pé un réseau de neu­rones pro­fond : un algo­rithme auquel ils ont appris à recon­naître dif­férentes pièces de moteurs ther­miques et qui a pour spé­ci­ficité de traiter des don­nées hétérogènes. Il peut recon­naître un objet à par­tir d’une image 2D, mais aus­si – et c’est inédit – de représen­ta­tions 3D (CAO ou fichi­er de numéri­sa­tion de la pièce).

Tracer les échanges entre métiers

Sec­onde thé­ma­tique de recherche de Dim­exp : la col­lab­o­ra­tion mul­ti­dis­ci­plinaire entre acteurs de l’ingénierie. Le Lab­Com tra­vaille sur une « to do list » col­lab­o­ra­tive : un out­il des­tiné à gér­er des listes d’actions col­lab­o­ra­tives à réalis­er lors d’un pro­jet d’ingénierie. Objec­tif ? Faciliter les échanges entre les dif­férents métiers et surtout les trac­er afin, là encore, d’améliorer la con­ti­nu­ité numérique. « Aujourd’hui, les sys­tèmes de PLM per­me­t­tent de suiv­re l’historique des mod­i­fi­ca­tions réal­isées dans les doc­u­ments représen­tant un pro­duit et son process de fab­ri­ca­tion, mais pas de savoir pourquoi elles ont été faites, dans quel cadre ou qui les a demandées, explique Matthieu Bricogne, chercheur à Rober­val. L’idée, avec cette “to do list” col­lab­o­ra­tive, est de pou­voir retrac­er a pos­te­ri­ori les raisons des choix qui ont été faits et de cap­i­talis­er ces infor­ma­tions pour les pro­jets suiv­ants, dans une logique d’amélioration continue. »

Autre avan­tage : trac­er les échanges per­met de dis­pos­er d’indicateurs objec­tifs sur la col­lab­o­ra­tion opéra­tionnelle, ce qui ouvre la voie à un pilotage plus agile des pro­jets. Pour mieux exploiter cette pos­si­bil­ité, on peut bâtir un pan­el d’indicateurs représen­tat­ifs des échanges entre experts métiers au cours d’un pro­jet d’ingénierie, ce qui, grâce aux tech­niques d’analyse automa­tique de don­nées, per­me­t­tra de dévelop­per des out­ils d’aide à la déci­sion pour man­ag­er plus effi­cace­ment l’ingénierie collaborative. 


« Dimexp nous permet d’être en avance de phase »

Questions à Harvey Rowson, chef de projet chez DeltaCAD

 Pour Delta­CAD, quel est l’intérêt d’un lab­o­ra­toire com­mun avec Roberval ?

Les chercheurs de Rober­val nous appor­tent leur exper­tise sci­en­tifique et tech­nologique, leur capac­ité à réalis­er un état de l’art inter­na­tion­al sur une prob­lé­ma­tique. Pour nous, c’est une vraie valeur ajoutée. Une manière de mieux anticiper les évo­lu­tions du marché, car lorsqu’un nou­veau ver­rou émerge dans la lit­téra­ture sci­en­tifique, il pré­fig­ure générale­ment un besoin indus­triel. Et, surtout, un moyen de creuser des pistes plus nova­tri­ces et per­ti­nentes que celles vers lesquelles nous nous seri­ons intu­itive­ment tournés. Dim­exp nous per­met d’être en avance de phase sur des sujets émer­gents au cœur des enjeux de l’industrie du futur.

 Com­ment allez-vous val­oris­er ces recherches ?

Dim­exp a voca­tion à faire la preuve de con­cepts, avec des démon­stra­teurs de lab­o­ra­toire dont le TRL (le niveau de matu­rité par rap­port à la mise sur le marché) demeure rel­a­tive­ment bas. Pour les porter à un niveau de TRL plus élevé, dévelop­per de vrais démon­stra­teurs indus­triels, l’objectif est de nouer des parte­nar­i­ats avec des indus­triels intéressés par ces concepts.

Opti­miser la chaîne numérique d’industrialisation d’une pièce à usin­er pour mieux cap­i­talis­er les don­nées, les exper­tis­es métiers, et gag­n­er en effi­cac­ité. C’est l’enjeu des travaux menés par Rober­val dans le cadre de deux pro­jets mul­ti­parte­naires suc­ces­sifs et soutenus par un fonds unique inter­min­istériel (FUI) : Angel et Lucid.

Si chaque mail­lon de la chaîne d’industrialisation d’une pièce à usin­er fait appel à des logi­ciels spé­ci­fiques et donc à des mod­èles de don­nées dif­férents, il existe des for­mats stan­dard d’échange de l’un à l’autre. Le fichi­er de CAO est exploité par un logi­ciel de FAO per­me­t­tant de mod­élis­er les tra­jec­toires des out­ils coupants sur la représen­ta­tion 3D de la pièce. Et le fichi­er de FAO est exporté via un autre stan­dard dans un post-processeur ser­vant à génér­er un pro­gramme en code ISO exé­cutable sur la machine-out­il à com­mande numérique.

Néan­moins, cette chaîne reste com­plexe et surtout, la con­ti­nu­ité numérique est uni­di­rec­tion­nelle – de la CAO vers la machine-out­il. Si, en pro­duc­tion, il faut ajuster cer­tains paramètres d’usinage directe­ment sur la machine, l’information ne remonte pas automa­tique­ment vers les pro­gram­meurs FAO : les experts métiers qui, à par­tir de la CAO, éla­borent la stratégie d’usinage d’une pièce (choix des out­ils, déf­i­ni­tion de leurs tra­jec­toires…) et le pro­gramme de la machine-out­il. La con­nais­sance issue de la fab­ri­ca­tion n’est donc pas for­cé­ment cap­i­tal­isée pour être réu­til­isée lors de pro­jets ultérieurs et faciliter l’obtention d’une pièce bonne du pre­mier coup.

Une continuité bidirectionnelle

Ces prob­lé­ma­tiques ont fait l’objet d’un pre­mier pro­jet FUI, achevé en 2014 : Angel (ate­lier numérique cog­ni­tif interopérable et agile)*. Pour flu­id­i­fi­er la chaîne numérique, Rober­val a tra­vail­lé à la con­sol­i­da­tion du stan­dard d’échanges de don­nées, STEP-NC, afin de faciliter sa trans­po­si­tion indus­trielle, pré­cise Julien Le Duigou. Avan­tage : ce stan­dard est util­is­able à chaque inter­face de la chaîne et sup­prime même une étape, celle du post-processeur. Dans le futur le fichi­er de FAO pour­rait ain­si être directe­ment inter­prétable par la machine d’usinage. Mais, en out­re, STEP-NC per­met un retour d’informations du pro­gramme exé­cuté par la machine vers la FAO. La con­ti­nu­ité numérique est donc bidirectionnelle.

Des aides à la décision

Prochaine étape ? Créer un out­il d’assistance à l’élaboration de pro­grammes d’usinage : un sys­tème capa­ble d’analyser la géométrie d’un mod­èle de CAO et, à par­tir des pièces com­pa­ra­bles déjà usinées par un indus­triel, de pro­pos­er automa­tique­ment les meilleures straté­gies d’usinage pour fab­ri­quer la nou­velle pièce. C’est l’objectif d’un nou­veau pro­jet FUI, lancé en octo­bre 2016 : Lucid (lab­o­ra­toire d’usinage par car­ac­téri­sa­tion intel­li­gente des don­nées)**. « Pour dévelop­per cet out­il d’aide à la déci­sion, nous devons recon­stituer et cap­i­talis­er les straté­gies d’usinage mis­es en œuvre pour chaque type de pièces usinées, explique Alexan­dre Durupt. C’est un des prin­ci­paux ver­rous du pro­jet, car cela sup­pose d’analyser des don­nées d’ingénierie très hétérogènes (les codes ISO d’exécution machine, les fichiers de FAO, de CAO…) pour iden­ti­fi­er des pat­terns (des mod­èles) con­sti­tu­ant les noy­aux d’une stratégie d’usinage. » Un exer­ci­ce d’autant plus com­plexe qu’il peut y avoir dif­férentes manières de faire pour une même forme à usiner.

* : Angel asso­ci­ait l’UTC, l’ENS Paris-Saclay, Safran, Air­bus, UF1, Spring Tech­nolo­gies, CADLM, Datakit.

** : Lucid asso­cie l’UTC, l’ENS Paris-Saclay, l’ESILV, Safran, UF1, Ven­tana Tav­erny et Spring Technologies.


Une continuité numérique dans le temps

Questions à Philippe Audinet, responsable développement & support — filière FAO chez le constructeur de moteurs d’avions Safran Aircraft Engines, partenaire des projets Angel et Lucid.

 Quel est pour vous le prin­ci­pal acquis d’Angel ?

La con­sol­i­da­tion du stan­dard STEP-NC. C’est d’autant plus impor­tant dans un secteur comme l’aéronautique car nos pro­duits ont une durée de vie de trente, quar­ante, voire cinquante ans. Autrement dit, plus longue que celle des out­ils infor­ma­tiques util­isés pour les indus­tri­alis­er, des machines d’usinage, mais aus­si plus longue que la car­rière des pro­gram­meurs FAO. Ceci nous impose d’avoir des mod­èles de don­nées sta­bles et stan­dard­is­és dans le temps. Avec un stan­dard unique pour toute la chaîne, les liens entre les dif­férents mail­lons seront plus pérennes. 

 Quels sont les enjeux de Lucid pour Safran Air­craft Engines ?

Dans le proces­sus d’industrialisation des pièces d’un moteur d’avion, la valeur ajoutée humaine est cap­i­tale. Les pro­gram­meurs doivent inté­gr­er énor­mé­ment de paramètres pour par­venir à usin­er cor­recte­ment les pièces et réus­sir la tran­si­tion entre la pièce numérique et la pièce physique. Une tran­si­tion déli­cate, parce que nous tra­vail­lons sur des matéri­aux com­plex­es à usin­er, comme le titane, qui entraî­nent des prob­lé­ma­tiques de vibra­tions, de tem­péra­ture, de flex­ion d’outils, de pièces… De ce fait, il y a tou­jours des dif­férences entre la théorie et ce que fait réelle­ment une machine, et il faut plusieurs allers-retours entre la FAO et la fab­ri­ca­tion avant de pro­duire la bonne pièce. D’où l’intérêt d’exploiter le cap­i­tal acquis, l’historique de nos pro­grammes d’usinage, pour guider les pro­gram­meurs. Là aus­si, il s’agit de con­ti­nu­ité numérique de l’information dans le temps. Ain­si, cap­i­talis­er notre savoir est un moyen d’aider les jeunes pro­gram­meurs à se l’approprier.

L’UTC dis­pose d’un atout pré­cieux pour men­er des recherch­es sur les appli­ca­tions indus­trielles de l’analyse automa­tique de don­nées : sa pluridis­ci­pli­nar­ité. Par­mi ses pro­jets : con­cevoir des out­ils d’aide à la déci­sion pour opti­miser le pilotage du process de fab­ri­ca­tion et de la qual­ité des produits.

Les lignes de pro­duc­tion sont et seront de plus en plus instru­men­tées de cap­teurs enreg­is­trant quan­tités de paramètres sur le process et les pro­duits fab­riqués. Avec l’Internet des objets, les pro­duits eux-mêmes trans­met­tront de plus en plus de don­nées – sur leurs usages, leur niveau d’usure, etc. Grâce à l’augmentation des capac­ités de stock­age et de traite­ment de l’information, les indus­triels espèrent tir­er de ces don­nées des con­nais­sances nou­velles et des plus-val­ues sig­ni­fica­tives : amélior­er la con­cep­tion des pro­duits en exploitant les infor­ma­tions recueil­lies sur leur com­porte­ment en con­di­tions réelles d’utilisation, réduire le nom­bre de rebuts en pro­duc­tion… C’est l’enjeu de l’analyse automa­tique de don­nées, thé­ma­tique sur laque­lle l’UTC réu­nit des com­pé­tences complémentaires.

Faire parler les données

Heudi­asyc, son lab­o­ra­toire en sci­ences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, dis­pose d’une forte exper­tise sur les tech­niques de data ana­lyt­ics, qui mêlent méth­odes sta­tis­tiques, machine learn­ing (algo­rithmes d’apprentissage automa­tique) et intel­li­gence arti­fi­cielle. « Ces tech­niques visent à met­tre en évi­dence des régu­lar­ités dans un jeu de don­nées – dans un pre­mier temps, dans un but pure­ment descrip­tif, explique Sébastien Dester­cke, chercheur à Heudi­asyc : par exem­ple, pour ten­ter d’expliquer la cause d’un défaut de fab­ri­ca­tion sur des pro­duits en analysant a pos­te­ri­ori les vari­ables qui évolu­ent lorsqu’il survient.

Ces régu­lar­ités peu­vent con­firmer des cor­réla­tions entre paramètres que les experts métiers de l’entreprise avaient déjà pressen­ties ou bien révéler des liens qu’ils n’avaient pas détec­tés, par­ti­c­ulière­ment quand un défaut résulte de la com­bi­nai­son de nom­breuses vari­ables d’entrée. A par­tir de là, il s’agit ensuite de bâtir des mod­èles pré­dic­tifs : sous l’hypothèse que le passé ressem­ble au futur, ce qui est prob­a­ble dans un process de fab­ri­ca­tion rel­a­tive­ment sta­ble, alors le mod­èle prédi­ra la sor­tie plau­si­ble d’une entrée observée. L’idée étant notam­ment d’utiliser ces algo­rithmes pré­dic­tifs en cours de pro­duc­tion pour anticiper en temps réel un risque de défaut sur le produit.

Enfin, ces mod­èles peu­vent aus­si être pre­scrip­tifs : sug­gér­er des actions pour cor­riger un défaut ou pour amélior­er un pro­duit. Dans cer­tains cas, on peut même imag­in­er aller plus loin : automa­tis­er la mise en œuvre de la déci­sion, comme on cherche à le faire pour le véhicule autonome. Mais rem­plac­er l’expertise humaine dans l’industrie de pointe reste extrême­ment dif­fi­cile, même avec les méth­odes les plus récentes, et l’objectif est le plus sou­vent de fournir des aides à la déci­sion aux opéra­teurs pour les assis­ter dans les tâch­es complexes. »

Une méthode inédite de pilotage de la qualité

De son côté, le lab­o­ra­toire Rober­val, qui con­jugue des exper­tis­es en maîtrise des procédés et math­é­ma­tiques appliquées, développe d’ores et déjà de tels out­ils pour opti­miser le pilotage du process de fab­ri­ca­tion et la maîtrise de la qual­ité des pro­duits. Il a par exem­ple conçu une méth­ode inédite com­bi­nant tech­niques de SPC (Sta­tis­tic Process Con­trol ou, en français, maîtrise sta­tis­tique des procédés) mul­ti­var­ié (inté­grant plusieurs vari­ables) et de diag­nos­tic du process. « La SPC sert à détecter des dérives dans les car­ac­téris­tiques cri­tiques pour la con­for­mité des pro­duits, afin de prévenir les pro­duc­tions défectueuses, explique Nas­sim Boudaoud, chercheur à Roberval.

C’est une méth­ode très util­isée dans l’industrie, mais, générale­ment, dans sa forme la plus sim­ple, c’est-à-dire pour suiv­re les dif­férentes car­ac­téris­tiques du pro­duit indépen­dam­ment les unes des autres. Or il existe sou­vent des cor­réla­tions entre elles. Par exem­ple, sur l’ensemble des points de con­trôle des tolérances d’assemblage d’une porte de voiture, une car­ac­téris­tique peut se révéler défectueuse sans pour autant nuire à la qual­ité glob­ale de l’assemblage, car il y a des com­pen­sa­tions géométriques. » Reste qu’à la main, il n’est guère pos­si­ble d’établir des règles de déci­sion fondées sur le suivi simul­tané de plusieurs car­ac­téris­tiques. Grâce au data ana­lyt­ics, les out­ils sur lesquels tra­vaille le lab­o­ra­toire le per­me­t­tent. Mais, en out­re, et c’est la véri­ta­ble inno­va­tion, ils croisent don­nées sur le pro­duit et sur le process. « Cette approche hybride vise à mieux détecter une dérive et pronos­ti­quer son évo­lu­tion, souligne Nas­sim Boudaoud.

Con­crète­ment, grâce à l’analyse d’historiques de don­nées, nous faisons le lien entre les car­ac­téris­tiques du pro­duit et les états du process, ce qui per­met de dire si, à l’instant T, le fonc­tion­nement du process est par­faite­ment nor­mal ou pas. Et, s’il ne l’est pas, de prévoir sa tra­jec­toire d’évolution pour anticiper un état futur qui va génér­er des pro­duits défectueux. »

Désor­mais, l’objectif de l’UTC est de pouss­er plus loin ces travaux en éprou­vant les out­ils déjà dévelop­pés sur les don­nées réelles d’industriels et en démon­trant leur capac­ité à amélior­er la per­for­mance opérationnelle.

Plas­tic Omni­um va engager des recherch­es sur l’analyse automa­tique de don­nées avec les lab­o­ra­toires Rober­val et Heudi­asyc. Objec­tif : franchir un nou­veau cap dans la maîtrise de ses procédés.

Pre­mier four­nisseur mon­di­al de sys­tèmes à car­bu­rant en plas­tique (réser­voirs, pom­pes…) et de sys­tèmes de dépol­lu­tion pour les véhicules par­ti­c­uliers, la divi­sion Auto Iner­gy de Plas­tic Omni­um compte 35 usines dans 19 pays, dont une à Venette, dans l’Oise, où se situe aus­si son cen­tre de R&D mon­di­al. Deux sites proches de l’UTC, avec laque­lle l’industriel vient de nouer un parte­nar­i­at autour de l’analyse automa­tique des don­nées de pro­duc­tion. « Pour nous, c’est l’enjeu clé de l’industrie du futur, observe Philippe Con­va­in, directeur Dig­i­tal Man­u­fac­tur­ing de la divi­sion. Aujourd’hui, nous sommes par­venus à un plateau de per­for­mance dans la maîtrise de nos procédés. En exploitant mieux nos don­nées, nous devri­ons le franchir : dimin­uer nos coûts de fab­ri­ca­tion, voire, à terme, gag­n­er en flex­i­bil­ité, en capac­ité à chang­er rapi­de­ment de production. »

 Moins de rebuts et de stress

Dans ses usines, Auto Iner­gy col­lecte d’ores et déjà des mass­es con­sid­érables d’informations. Des don­nées sur le process de fab­ri­ca­tion : lors du souf­flage d’un réser­voir, par exem­ple, quelque 5 000 paramètres (tem­péra­tures, pres­sions, etc.) sont enreg­istrés… à mul­ti­pli­er par les 20 mil­lions de réser­voirs fab­riqués chaque année par le groupe ! Mais aus­si des don­nées sur les pro­duits fab­riqués (diamètre, longueur, étanchéité…) et le con­texte de la pro­duc­tion (tem­péra­ture dans l’atelier, etc.). « Cette traça­bil­ité sur la pro­duc­tion est très utile pour expli­quer a pos­te­ri­ori les raisons d’une dérive dans la qual­ité des pro­duits, note Philippe Con­va­in. Mais l’analyse automa­tique de don­nées devrait nous per­me­t­tre d’aller beau­coup plus loin, et d’abord d’enrichir nos con­nais­sances sur le process. Aujourd’hui, par exem­ple, nous con­trôlons les épais­seurs des réser­voirs fab­riqués. Sans out­ils de data ana­lyt­ics, il est exclu de crois­er ces mesures avec les 5 000 don­nées enreg­istrées lors du souf­flage de la pièce pour en déduire des lois sur les liens entre paramètres du process et car­ac­téris­tiques du pro­duit. Si nous par­venons à pass­er ce cap, nous décou­vrirons sans doute des liens insoupçon­nés ; ou que nous pressen­tions, mais dont nous pour­rons quan­ti­fi­er l’impact exact. Et, surtout, nous pour­rons pass­er du sim­ple report­ing à la prévi­sion des dérives : sur un procédé qui dure une minute, même s’il faut deux ou trois sec­on­des de cal­cul pour anticiper un prob­lème, nous aurons le temps de réa­gir pour éviter un rebut. Nous devri­ons donc réduire les rebuts de façon très significative. »

Autre enjeu : faciliter la tâche des opéra­teurs de pro­duc­tion. Sur les procédés com­plex­es comme le souf­flage des réser­voirs, les machines peu­vent émet­tre des cen­taines d’alarmes dif­férentes qu’il faut savoir inter­préter pour pren­dre les bonnes déci­sions. Une com­pé­tence qui demande des années d’expérience. « S’ils dis­posent d’outils capa­bles de les guider sur les actions cor­rec­tives à met­tre en œuvre en cas de dérive, les opéra­teurs devraient acquérir ce savoir plus facile­ment, juge Philippe Con­va­in. De plus, le pilotage du process sera moins stres­sant, ce qui leur per­me­t­tra de se focalis­er davan­tage sur l’amélioration de la pro­duc­tiv­ité des procédés. »

Un appui multidisciplinaire

Pour mieux accom­pa­g­n­er Plas­tic Omni­um face à ces défis, l’UTC cou­plera les exper­tis­es de Rober­val et d’Heudiasyc. Nas­sim Boudaoud, le chercheur qui pilotera le pro­jet côté Rober­val, a réal­isé un doc­tor­at en con­trôle des sys­tèmes à Heudi­asyc et apportera à l’industriel sa dou­ble cul­ture en maîtrise des procédés et en analyse de don­nées. Heudi­asyc vien­dra en appui sur les prob­lé­ma­tiques de diag­nos­tic et le développe­ment des mod­èles pré­dic­tifs et prescriptifs.

Dans un pre­mier temps, cette col­lab­o­ra­tion avec Plas­tic Omni­um va se con­cré­tis­er par le recrute­ment d’un doc­tor­ant, qui rejoin­dra le plateau pro­jet mis en place par l’industriel dans son usine de Venette. « Nos procédés sont com­plex­es et il peut exis­ter des cen­taines de caus­es de rebuts, explique Philippe Con­va­in. Il s’agira donc d’abord de faire la preuve du con­cept sur quelques défauts en expéri­men­tant un démon­stra­teur dans cette usine. Ensuite, peu à peu, nous éten­drons le périmètre à d’autres défauts. Et nous tes­terons ces tech­niques pré­dic­tives dans d’autres sites pilotes, avant de les déploy­er dans toutes nos usines. » 

Le futur de l’industrie, c’est aus­si le développe­ment de la main­te­nance pré­dic­tive des lignes de pro­duc­tion. Le lab­o­ra­toire Rober­val tra­vaille sur une méthodolo­gie inno­vante pour mieux détecter les sig­naux avant-coureurs des risques de défail­lances des machines.

Aujourd’hui, pour éviter autant que pos­si­ble les défail­lances de leur out­il indus­triel et les coû­teux arrêts de pro­duc­tion non plan­i­fiés, les entre­pris­es pra­tiquent une main­te­nance préven­tive, qui peut être sys­té­ma­tique, à des moments prédéfi­nis, ou con­di­tion­nelle. Dans ce dernier cas, les actions de main­te­nance sont générale­ment déclenchées en fonc­tion d’indicateurs tels que le dépasse­ment d’un seuil d’usure.

Mais pour mieux anticiper les risques de défail­lance et lim­iter les opéra­tions de main­te­nance au juste néces­saire, l’idéal est de col­lecter en con­tinu des don­nées sur l’état du sys­tème à main­tenir afin d’établir une pro­jec­tion de son évo­lu­tion dans le futur. C’est le principe de la main­te­nance pré­dic­tive : prévoir à quelle échéance une défail­lance peut survenir.

Faire le lien entre produit, process et maintenance

Plus com­plexe à met­tre en œuvre, cette démarche proac­tive demeure rare dans l’industrie. Mais la mul­ti­pli­ca­tion des don­nées récoltées sur les lignes de pro­duc­tion et les tech­niques d’analyse automa­tique des don­nées devraient lui don­ner un coup d’accélérateur. Fort de ce con­stat, le lab­o­ra­toire Rober­val a engagé des recherch­es sur une méthodolo­gie orig­i­nale ouvrant la voie à des prévi­sions encore plus fines et fiables. « Aujourd’hui, dans les usines, la poli­tique de main­te­nance des machines est décon­nec­tée du pilotage du process et de la qual­ité du pro­duit, explique Zohra Cher­fi, chercheuse à Rober­val. Or la main­te­nance de la ligne de pro­duc­tion déter­mine la qual­ité du process et donc, en par­tie, celle du pro­duit. Nous n’en sommes encore qu’au début, mais notre objec­tif est d’identifier les sig­naux qui, dans le com­porte­ment du process et la qual­ité du pro­duit, peu­vent alert­er sur les risques de défail­lance des machines. Autrement dit, de capter l’information sur le pro­duit et le process et d’en faire un out­il déci­sion­nel pour opti­miser la poli­tique de maintenance. »

« C’est une approche nou­velle, souligne Amélie Ponchet-Durupt, égale­ment chercheuse à Rober­val. La prob­lé­ma­tique du lien entre process, pro­duit et main­te­nance est certes très présente dans la lit­téra­ture sci­en­tifique, mais avant tout dans un con­texte de main­te­nance sys­té­ma­tique, et non pour établir des règles de déci­sion exploitant ces trois paramètres afin de pren­dre la bonne déci­sion de main­te­nance au bon moment, et de façon rel­a­tive­ment automatique. »

Rober­val va engager deux pro­jets de recherche avec des indus­triels sur cette thé­ma­tique novatrice.

L’UTC va accom­pa­g­n­er Saint-Gob­ain Seku­rit dans la mise en place d’outils de main­te­nance pré­dic­tive exploitant l’analyse automa­tique des don­nées sur la qual­ité des pro­duits et l’état de fonc­tion­nement des process.

L’UTC et Saint-Gob­ain vien­nent de sign­er un accord de parte­nar­i­at com­prenant plusieurs volets, dont l’un sur l’industrie du futur. Dans ce domaine, il s’agit notam­ment d’engager des recherch­es sur la main­te­nance pré­dic­tive avec Saint-Gob­ain Seku­rit, acteur majeur du vit­rage auto­mo­bile. « Nous comp­tons une trentaine d’usines dans le monde, qui tra­vail­lent pour un marché très exigeant et com­péti­tif, souligne Jean-Luc Lesage, directeur des opéra­tions de Saint-Gob­ain Seku­rit et directeur général de sa branche Europe. Cela sig­ni­fie qu’il est essen­tiel de bien maîtris­er nos procédés : la qual­ité de nos pro­duits, la fia­bil­ité de nos livraisons, mais aus­si les taux de pannes et les coûts de main­te­nance de nos machines. »

Passer à la vitesse supérieure

A cette fin, l’industriel recourt depuis longtemps à la main­te­nance préven­tive. Il a égale­ment mis en place des méth­odes de main­te­nance pré­dic­tive, pour l’instant lim­itées à quelques équipements sans inci­dence directe sur le cœur de son procédé de fab­ri­ca­tion des vit­rages, tels les trans­for­ma­teurs. Son objec­tif : pass­er à la vitesse supérieure en exploitant les don­nées remon­tant de ses usines grâce aux out­ils de con­nec­tique peu à peu déployés sur ses lignes de fabrication.

« Le data ana­lyt­ics va nous per­me­t­tre de chercher des cor­réla­tions très fines et à ce jour incon­nues entre les résul­tats des con­trôles de qual­ité effec­tués sur nos vit­rages, les paramètres de process (tem­péra­tures, pres­sions, etc.) et les don­nées d’intervention sur les machines, explique Jean-Luc Lesage. En croisant toutes ces infor­ma­tions, nous espérons gag­n­er sur la fréquence et l’importance des opéra­tions de main­te­nance, mais pas seule­ment. Les con­nais­sances issues de l’analyse de don­nées devraient aus­si nous per­me­t­tre d’améliorer la con­cep­tion et donc la robustesse de nos procédés. »

L’excellence des deux côtés du Rhin

Depuis deux ans, l’industriel a déjà réal­isé quelques études et pilotes sur la main­te­nance pré­dic­tive de cer­tains équipements avec un de ses parte­naires académiques his­toriques : l’Université de tech­nique de Rhé­nanie-West­phalie (RWTH), à Aix-la-Chapelle (Alle­magne). La col­lab­o­ra­tion avec l’UTC portera sur d’autres process. « Ce qui nous intéresse, c’est l’expertise de l’UTC en maîtrise des procédés et en analyse de don­nées, mais aus­si sa sig­na­ture, note Jean-Luc Lesage. Une uni­ver­sité française ne traite pas les prob­lèmes de la même façon qu’une uni­ver­sité allemande.

Tra­vailler avec des parte­naires qui ont des cul­tures, des visions et des expéri­ences dif­férentes per­met d’élargir notre spec­tre de com­pé­tences et d’avancer plus effi­cace­ment. » En out­re, tout comme la RWTH out­re-Rhin, l’UTC se situe à prox­im­ité d’une usine Saint-Gob­ain Seku­rit et d’un site de R&D de Saint-Gob­ain, le Cen­tre de recherche et de développe­ment de Chantere­ine (CRDC). « Les chercheurs de l’UTC vont coopér­er avec les équipes du CRDC, en se nour­ris­sant de l’expérience de l’usine de Chantere­ine et de ses don­nées sur les pannes de ses machines, pour­suit Jean-Luc Lesage. C’est tout l’intérêt de ce trip­tyque, qui, nous l’espérons, débouchera sur des avancées con­crètes pour nos usines. » « Le cœur de la tech­nolo­gie Saint-Gob­ain Seku­rit étant fran­co-alle­mand, il s’agit d’aller chercher l’excellence des deux côtés du Rhin, résume Sylvie Perez, direc­trice du CRDC. Et pour nous, CRDC, il est par­ti­c­ulière­ment intéres­sant de pou­voir tra­vailler avec l’UTC dans ses domaines d’excellence. » 

C’est une rup­ture tech­nologique et un nou­veau champ de recherche pour l’UTC. Ini­tiale­ment des­tinée au pro­to­ty­page et désor­mais util­isée pour la pro­duc­tion de pièces finales en polymères, la fab­ri­ca­tion addi­tive intéresse à présent les indus­triels pour la réal­i­sa­tion de pro­duits finis en alliages métalliques. À con­di­tion de lever plusieurs verrous.

Réalis­er une pièce directe­ment à par­tir d’un mod­èle numérique 3D, par ajouts suc­ces­sifs de couch­es de matière. C’est le principe de la fab­ri­ca­tion addi­tive, qui, à terme, pour­rait révo­lu­tion­ner la pro­duc­tion de pièces en alliages métalliques. Pour l’instant, la faible pro­duc­tiv­ité des machines exclut certes la très grande série. De même, en rai­son du prix élevé des machines et de la matière pre­mière aujourd’hui priv­ilégiée, les poudres métalliques, ce procédé n’a pas for­cé­ment d’intérêt pour les pièces sim­ples. En revanche, il appa­raît très promet­teur pour fab­ri­quer des pro­duits en petite série, par­ti­c­ulière­ment s’ils sont com­plex­es, ou pour réalis­er des pièces de rechange à la demande, ce qui évite d’avoir à les stocker.

En effet, avec cette tech­nique, le coût de pro­duc­tion d’une pièce est beau­coup moins lié à sa com­plex­ité et aux quan­tités pro­duites qu’en usi­nage ou en fonderie. En out­re, une machine de fab­ri­ca­tion addi­tive per­met de réalis­er des formes plus divers­es qu’une machine d’enlèvement de matière et des pièces plus com­plex­es que la fonderie. Reste que cette tech­nolo­gie de rup­ture remet totale­ment en cause les savoir-faire acquis avec les procédés clas­siques. Prin­ci­pal ver­rou  : la maîtrise des car­ac­téris­tiques du pro­duit (géométries, tolérances, tenue à la fatigue, à la cor­ro­sion…). Elle dépend notam­ment de la qual­ité des poudres métalliques, elle-même com­plexe à maîtris­er et sou­vent vari­able d’une livrai­son à l’autre, mais aus­si des aspects ther­miques du process de fab­ri­ca­tion : chaque couche de poudre déposée est chauf­fée avec un laser qua­si­ment jusqu’à fon­dre puis elle refroid­it, ce qui génère des con­traintes mécaniques pou­vant par exem­ple déformer les par­ties fines des pièces.

Des défauts difficiles à anticiper

« Le prob­lème, c’est qu’on ignore encore très large­ment les liens entre les car­ac­téris­tiques de la matière pre­mière, les paramètres du procédé et la qual­ité du pro­duit final, souligne Jérôme Faver­geon, directeur du lab­o­ra­toire Rober­val. Il n’est donc pas pos­si­ble d’anticiper les défauts sus­cep­ti­bles de sur­venir sur une pièce : on ne les voit que lorsqu’elle est fab­riquée. C’est une lacune cri­tique quand il s’agit de pro­duire de la très petite série, car s’il faut réalis­er des études prélim­i­naires de plusieurs mois en procé­dant par essais et erreurs à chaque nou­veau pro­duit à lancer, la fab­ri­ca­tion addi­tive n’est plus vrai­ment com­péti­tive. » Aujourd’hui, l’UTC est en pour­par­lers avec des indus­triels pour engager des recherch­es sur ce ver­rou, face auquel sa mul­ti­dis­ci­pli­nar­ité con­stitue un atout.

Rober­val est spé­cial­isé en mécanique et matéri­aux et le lab­o­ra­toire TIMR (Trans­for­ma­tions inté­grées de la matière renou­ve­lable) dis­pose d’une solide exper­tise du com­porte­ment des poudres et de leurs appli­ca­tions indus­trielles. « Pour l’instant, nous n’avons pas mené de recherch­es spé­ci­fiques sur la fab­ri­ca­tion addi­tive, explique Khasha­yar Saleh, spé­cial­iste du sujet à TIMR.

Mais, par analo­gie avec d’autres appli­ca­tions et de par nos con­nais­sances en génie des procédés, nous avons iden­ti­fié les dif­fi­cultés sus­cep­ti­bles de se pos­er : notam­ment des prob­lèmes de coula­bil­ité des poudres, de col­lage non désiré des par­tic­ules entre elles lorsque le fais­ceau laser bal­aie la couche de poudre, ce qui peut empêch­er d’avoir des bor­dures nettes sur une pièce, ou encore de dis­per­sion irrégulière des par­tic­ules lors du dépôt des couch­es de poudre. Et nous avons de pre­mières pistes d’action. » Enfin, de son côté, le lab­o­ra­toire Heudi­asyc maîtrise les tech­niques de data ana­lyt­ics (lire page 10), qui peu­vent aider à mieux prévoir la qual­ité des pièces.

Un projet sur l’optimisation topologique

Le champ d’investigation de l’UTC ne se lim­ite toute­fois pas à cette prob­lé­ma­tique. La fab­ri­ca­tion addi­tive ouvre aus­si de nou­veaux hori­zons à l’optimisation topologique (l’optimisation de la géométrie des pièces et de la répar­ti­tion de la matière par rap­port aux pro­priétés mécaniques atten­dues). « Parce qu’elle autorise des formes plus com­plex­es, elle peut par exem­ple per­me­t­tre d’utiliser moins de matière et d’alléger une pièce sans dégrad­er les car­ac­téris­tiques de tenue de struc­ture, note Alain Rassineux, chercheur au lab­o­ra­toire Rober­val. Mais encore faut-il adapter nos out­ils d’optimisation topologique aux pos­si­bil­ités et aux lim­ites de ce nou­veau procédé. » Rober­val a débuté des travaux sur ce sujet dans le cadre d’un pro­jet de recherche sur la fab­ri­ca­tion addi­tive financé par l’agence nationale de recherche chi­noise, qui asso­cie égale­ment la North­west­ern Poly­tech­ni­cal Uni­ver­si­ty de Xi’an (en Chine) et l’Université libre de Bruxelles. 

Pour dot­er les machines indus­trielles qu’il com­mer­cialise d’algorithmes de main­te­nance pré­dic­tive, le groupe Alfi Tech­nolo­gies a fait appel à l’expertise du lab­o­ra­toire Roberval.

Alfi Tech­nolo­gies réalise des lignes de pro­duc­tion de matéri­aux de con­struc­tion et des sys­tèmes automa­tisés de logis­tique pour les sites indus­triels. « Pour exis­ter sur ce marché et main­tenir nos activ­ités d’ingénierie et de fab­ri­ca­tion en France, nous devons absol­u­ment être réac­t­ifs et inno­vants, souligne Yann Jaubert, son prési­dent : apporter au plus vite des répons­es aux besoins spé­ci­fiques de chaque client, avec des solu­tions cousues main qui opti­misent sa per­for­mance indus­trielle. La révo­lu­tion numérique nous en offre l’opportunité : pour nous, l’industrie du futur, c’est dès aujourd’hui. » D’ores et déjà, les ingénieurs du groupe conçoivent ain­si toutes leurs instal­la­tions en 3D, simu­lent leur fonc­tion­nement à l’écran et peu­vent même chauss­er un casque de réal­ité virtuelle pour s’immerger dans le clone numérique des futures lignes de production…

Trois défis

A présent, Alfi Tech­nolo­gies souhaite franchir une nou­velle étape : inté­gr­er davan­tage d’intelligence dans ses machines. « Notre objec­tif est en par­ti­c­uli­er de les équiper d’algorithmes de main­te­nance pré­dic­tive pour apporter plus de valeur ajoutée à nos clients, explique Yann Jaubert. La dif­fi­culté de ce pro­jet est triple : tri­er les don­nées à recueil­lir sur les lignes de pro­duc­tion, en extraire des mod­èles per­me­t­tant d’identifier les signes avant-coureurs d’un prob­lème en fonc­tion du com­porte­ment des machines ou des car­ac­téris­tiques du pro­duit, et restituer ces infor­ma­tions sous une forme graphique, aisé­ment acces­si­ble aux opéra­teurs de maintenance.

Pour y par­venir dans les meilleurs délais, nous avons choisi de nous appuy­er le lab­o­ra­toire Rober­val. L’UTC se situe à prox­im­ité de cer­tains de nos sites, nous avons déjà col­laboré avec elle sur plusieurs pro­jets et elle pos­sède des com­pé­tences en main­te­nance et en analyse de don­nées, mais aus­si en élec­tron­ique et en traite­ment du sig­nal. Elle peut donc égale­ment nous aider si nous devons dévelop­per des cap­teurs n’existant pas sur le marché pour col­lecter cer­taines don­nées. De plus, ce parte­nar­i­at sera une nou­velle occa­sion de mon­tr­er aux étu­di­ants de l’UTC qu’une PMI comme Alfi Tech­nolo­gies peut leur offrir des oppor­tu­nités de car­rières pas­sion­nantes ! » Pour Yann Jaubert, l’enjeu de l’analyse de don­nées ne s’arrête toute­fois pas à la main­te­nance pré­dic­tive : « Aujourd’hui, une fois nos équipements instal­lés dans une usine, nous n’avons pas de vis­i­bil­ité sur leur com­porte­ment en pro­duc­tion, ni sur les amélio­ra­tions que nous pour­rions leur apporter.

L’idée serait donc de remon­ter les don­nées col­lec­tées sur les lignes de pro­duc­tion des indus­triels jusqu’à Alfi Tech­nolo­gies, ce qui est désor­mais pos­si­ble à un coût bien moin­dre qu’avant grâce aux réseaux dédiés à l’Internet des objets. De cette manière, nous pour­rions plus facile­ment aider nos clients à faire évoluer leur out­il indus­triel en fonc­tion des prob­lèmes ren­con­trés, de leurs nou­veaux besoins et des inno­va­tions disponibles. » 

Le magazine

linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram