15 : Les systèmes urbains de demain

S’intéresser à la ville comme à un “tout”

Du fait de ” sa com­plex­ité intrin­sèque, de sa topolo­gie, de sa géométrie et de ses fonc­tion­nal­ités, la ville pose d’abord un prob­lème de mod­éli­sa­tion géométrique, explique Benoit Beck­ers. On va donc s’in­téress­er au sys­tème urbain comme à un tout, à savoir une ville liée à ses bâti­ments et inté­grée à son ter­ri­toire “. La mod­éli­sa­tion doit donc se faire sur plusieurs échelles : celles du ter­ri­toire, du bâti­ment, de la ville et du quarti­er. Or, la créa­tion d’un mod­èle géométrique adéquat pour le cal­cul demeure pour le moment un proces­sus essen­tielle­ment manuel et très cou­teux. ” Un des objec­tifs d’Av­enues-GSU est donc de dis­pos­er et de pro­pos­er, à terme, pour l’ensem­ble de ces échelles, d’une base de don­nées unique et cohérente, cou­plée à un mod­èle géométrique adap­té et surtout facile­ment manip­u­la­ble pour la sim­u­la­tion physique ” indique Jean-Louis Batoz.

L’urbain : “un système complexe aux contraintes diverses”

En out­re, la ville ne ressem­ble en aucun cas à un mod­èle sta­tique. ” Une ville bouge, vit, évolue, s’en­t­hou­si­asme Jean-Louis Batoz. L’ur­bain est un sys­tème com­plexe, aux acteurs mul­ti­ples et aux con­traintes divers­es “. La mod­éli­sa­tion com­plète de la ville va donc devoir tenir compte de la ther­mique (radi­a­tion, con­vec­tion, con­duc­tion), de l’aéraulique et des tur­bu­lences, de l’a­cous­tique, de la pol­lu­tion (qual­ité de l’air) ou encore du cycle de l’eau (ruis­selle­ment, évapo­tran­spi­ra­tion..). Autant de don­nées qui, com­binées à celles du ter­ri­toire, à savoir la physique de l’at­mo­sphère et la météorolo­gie, vont per­me­t­tre une mod­éli­sa­tion mul­ti-physique de la ville la plus réal­iste possible.

3 questions à Aurélie Prevost, doctorante CIFRE au sein d’Avenues-GSU et de la communauté urbaine du Grand Toulouse

Quels sont les enjeux soulevés par la modélisation de notre environnement urbain ?

Pre­mière­ment, la mod­éli­sa­tion per­met de pou­voir simuler des phénomènes de manière virtuelle mais réal­iste, sou­vent dans un but pré­dic­tif. Cela per­met d’analyser des risques et des options d’ur­ban­isme et de ten­ter l’op­ti­mi­sa­tion sans impacter directe­ment le ter­ri­toire, ce qui est évidem­ment atten­du pour l’é­tude des risques majeurs par exem­ple. D’autre part, la mod­éli­sa­tion et la sim­u­la­tion per­me­t­tent de pou­voir appréhen­der la com­plex­ité de phénomènes ou de don­nées et ain­si de pou­voir analyser et éval­uer des résul­tats ex-post à un phénomène.

Est-on en mesure aujourd’hui de modéliser une ville dans sa globalité ?

Si les méth­odes de mod­éli­sa­tion ten­tent de dépass­er les approches sec­to­rielles, le monde de la recherche urbaine n’est pour­tant pas actuelle­ment en mesure de mod­élis­er l’ensem­ble des phénomènes urbains. Les approches dites “cou­plées” se dévelop­pent néan­moins de plus en plus, et c’est actuelle­ment un chantier en plein effervescence.

Avant de sortir de terre, la ville de demain sera donc d’abord modélisée ?

Je ne sais pas. L’u­til­i­sa­tion des méth­odes de mod­éli­sa­tion par les décideurs sem­ble, quoi qu’il en soit, répon­dre à la néces­saire éval­u­a­tion des poli­tiques publiques, plans et pro­grammes car elles per­me­t­tent de légitimer un pro­jet par le résul­tat, et ain­si d’en garan­tir l’ac­cep­ta­tion dans notre société de plus en plus sen­si­bil­isée aux ques­tions envi­ron­nemen­tales et aux risques. Elle per­met aus­si de répon­dre aux oblig­a­tions imposées par les évo­lu­tions juridiques du droit de l’en­vi­ron­nement et de l’ur­ban­isme et enfin de servir d’outil d’aide à la déci­sion car elles per­me­t­tent aus­si d’ap­porter de nou­velles con­nais­sances sur les phénomènes urbains.

Inon­da­tions à Bangkok, crues éclairs dans le Var, sub­mer­sions provo­quées par la tem­pête Xyn­thia… Autant d’événements trag­iques, dont les con­séquences humaines, économiques et matérielles sont con­sid­érables, et qui pointent la vul­néra­bil­ité de nos ter­ri­toires face aux cat­a­stro­phes naturelles. « Les change­ments cli­ma­tiques, cou­plés à l’élévation du niveau de la mer, ne font qu’accroitre le besoin d’une chaine plus effi­cace de préven­tion, de prévi­sion et de ges­tion des risques » alerte Jean-Yves Le Ven, directeur du Cen­tre d’Études Tech­niques Mar­itimes et Flu­viales (CETMEF). Avec l’augmentation des risques, l’objectif est donc de mieux pré­par­er et anticiper les crises futures. « Il y a urgence à met­tre en oeu­vre toute une chaine d’outils en terme de traite­ment d’information pour pren­dre en compte les impacts et les con­séquences de cer­tains phénomènes météorologiques sur les ter­ri­toires » explique Gilles Morel, enseignant-chercheur au sein du lab­o­ra­toire Avenues. En col­lab­o­ra­tion avec l’UTC et son lab­o­ra­toire Rober­val, le CETMEF a ain­si dévelop­pé des mod­èles de sim­u­la­tion qui per­me­t­tent de repro­duire les aléas cli­ma­tiques et les phénomènes physiques asso­ciés. « De nou­velles méth­odes numériques per­me­t­tent par exem­ple de prédire la sta­bil­ité de cer­taines digues en cas d’inondation. Elles allient un logi­ciel de cal­cul de flu­ide pour déter­min­er les con­traintes exer­cées par les vagues et les courants sur la digue, un mod­èle de con­tact basé sur l’approche DDA (dis­crète dis­con­ti­nous analy­sis) pour déter­min­er les efforts entre les blocs, et une mod­éli­sa­tion des blocs rocheux, com­mente Jean-Yves Le Ven. Cette nou­velle approche a l’avantage de présen­ter chaque bloc comme élé­ment indi­vidu­el, et non dans une for­mu­la­tion homogénéisée ». Il y aurait égale­ment urgence, pour les autorités, à met­tre en place des plans d’actions préven­tifs et de ges­tion de crise, plaçant au coeur du dis­posi­tif la mise en sécu­rité des vies humaines et le bon fonc­tion­nement des réseaux de com­mu­ni­ca­tion. « En cas de cat­a­stro­phe majeure, on préfère pour le moment le con­fine­ment à l’évacuation, à savoir laiss­er les gens chez eux. Ceci du fait d’un manque de com­mu­ni­ca­tion auprès des pop­u­la­tions, et surtout d’un manque de plans d’évacuations des grandes aggloméra­tions » souligne Gilles Morel. Le CETMEF col­la­bore donc égale­ment avec le lab­o­ra­toire Avenues dans le développe­ment du logi­ciel Osiris, qui utilise les résul­tats de mod­èles numériques pour pro­duire des plans com­mu­naux de sauve­g­arde et fournir, en temps de crise, une aide à la plan­i­fi­ca­tion des opéra­tions de sec­ours. n

3 questions à François Hissel, directeur scientifique au sein du département “Simulation Informatique Modélisation” du Centre d’Études Techniques Maritimes et Fluviales (CETMEF).

Inondations, crues, submersions… Existe-t-il aujourd’hui en France des plans d’actions préventifs et de gestion de crise face à ces évènements ?

La tem­pête Xyn­thia, qui a dévasté les côtes de la Char­ente-Mar­itime et de Vendée, a don­né lieu à une com­mis­sion d’enquête séna­to­ri­ale qui a pointé les lacunes du sys­tème opéra­tionnel français. Une des lacunes con­cerne en par­ti­c­uli­er le manque de cul­ture de l’évacuation. En tant que ser­vice tech­nique émanant du min­istère du développe­ment durable, le CETMEF est appelé à fournir un appui sci­en­tifique à tous les mail­lons de la chaine opéra­tionnelle, depuis la prévi­sion de l’aléa jusqu’à la ges­tion de la crise, en pas­sant par l’évacuation. C’est donc dans ce cadre que le CETMEF coor­donne aujourd’hui la rédac­tion d’un guide méthodologique d’aide à la réal­i­sa­tion de plans d’évacuation. Il s’agit d’un pro­jet européen réu­nis­sant pas moins de 31 parte­naires. Le col­loque “Villes, Risques majeurs et Evac­u­a­tions” (VRME), 1er col­loque nation­al dédié au thème des évac­u­a­tions de masse de per­son­nes, organ­isé récem­ment à l’UTC, s’inscrivait d’ailleurs dans ce pro­jet en visant à recenser les meilleures pra­tiques actuelles, français­es et étrangères dans le domaine.

Vous notez un réel manque de culture de l’évacuation en France ?

La ques­tion des déplace­ments pen­dant une crise majeure est par­fois sous-estimée dans les plans de ges­tion de crise, alors qu’elle appa­raît pour­tant cen­trale et vitale pour la réal­i­sa­tion logis­tique des objec­tifs de sauve­g­arde. Com­paré à d’autres pays, il est vrai qu’il existe en France un vrai manque de cul­ture de l’évacuation. Dans notre pays, la plus grosse évac­u­a­tion ayant eu lieu con­cer­nait une pop­u­la­tion de 10000 per­son­nes. Ce qui paraît rel­a­tive­ment faible au regard des évène­ments de type Kat­ri­na aux Etats-Unis en 2005, au cours duquel 1 500 000 per­son­nes ont été évacuées.

Le CETMEF collabore donc aujourd’hui avec l’UTC dans ce domaine ?

Une col­lab­o­ra­tion existe de longue date avec le lab­o­ra­toire Rober­val de l’UTC à tra­vers un lab­o­ra­toire com­mun d’hydraulique numérique créé en 2002. On réflé­chit égale­ment aujourd’hui à un rap­proche­ment avec le lab­o­ra­toire Avenues sur des thé­ma­tiques liées à la ges­tion des crises, l’évaluation des vul­néra­bil­ités, la pro­duc­tion d’énergie pro­pre et indi­vid­u­al­isée ou, à moin­dre échelle, la ges­tion des con­nais­sances. La pluridis­ci­pli­nar­ité de l’équipe Avenues-GSU nous intéresse à ce titre tout particulièrement.

Les éner­gies renou­ve­lables (pho­to­voltaïque, éolien) sont de plus en plus inté­grées dans la pro­duc­tion et la dis­tri­b­u­tion d’électricité en milieu urbain. « Ces éner­gies sont mal­heureuse­ment bien sou­vent inter­mit­tentes et soumis­es aux aléas météorologiques, regrette Manuela Sechi­lar­iu, enseignant-chercheur au sein du lab­o­ra­toire Avenues-GSU. Les instal­la­tions exis­tantes se lim­i­tent donc à des généra­teurs pas­sifs, c’est à dire des out­ils qui pro­duisent quand ils en ont la pos­si­bil­ité, sans se souci­er si le réseau élec­trique cen­tral en a besoin ». Or, le réseau, au niveau du ter­ri­toire, doit en per­ma­nence équili­br­er en temps réel la pro­duc­tion et la con­som­ma­tion afin de garder une valeur de ten­sion et une fréquence con­stantes. « Cet effort d’équilibrage est com­plexe, alors que dans un même temps, les éner­gies renou­ve­lables ne peu­vent être tout le temps exploitées à leur max­i­mum. Le Dane­mark doit par exem­ple arrêter le fonc­tion­nement de ses éoli­ennes la nuit, ne sachant pas quoi faire de l’énergie pro­duite ». Une solu­tion envis­agée réside donc aujourd’hui dans le développe­ment de Smart Grid comme la plate­forme PLER (Pro­duc­tion Locale d’Énergie Renou­ve­lable) imag­inée à l’UTC. Ce microréseau intel­li­gent de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion d’énergie est basé sur une source renou­ve­lable mais super­posée à une source sécu­ri­taire offerte par le réseau élec­trique cen­tral. Ce smart grid va ain­si pou­voir tra­vailler en autonomie ou en cou­plage au réseau, tout en pro­posant une solu­tion de stock­age. « PLER con­stitue une plate­forme expéri­men­tale chargée de valid­er la fais­abil­ité tech­nique de ce nou­veau type de man­age­ment d’énergie, explique Manuela Sechi­lar­iu. L’objectif est d’offrir une pro­duc­tion et une dis­tri­b­u­tion adap­tée aux besoins et en cohérence au sys­tème glob­al énergé­tique d’un bâti­ment, d’une ville, d’un ter­ri­toire ou même d’un pays ». L’optimisation des trans­ferts d’énergie, afin d’obtenir un ren­de­ment glob­al max­i­mum d’un sys­tème de pro­duc­tion locale, est égale­ment à l’étude. « Une étude néces­saire avant même de pou­voir envis­ager une auto­suff­i­sance énergé­tique en milieu urbain, qui passera d’abord par une mutu­al­i­sa­tion des ressources et la créa­tion de « réseaux de micro-réseaux urbains ».

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