Des technologies diverses

Respectivement professeur des universités et maître de conférences, Christophe Forgez et Nicolas Damay sont chercheurs au sein du laboratoire Roberval. Spécialisés en modélisation, ils travaillent notamment sur des projets autour de la batterie sodium-ion. Une technologie innovante alliant, entre autres, souci de souveraineté et souci d’impact environnemental.
À son arrivée à l’UTC, en 1999, en tant que maître de conférences, Christophe Forgez était rattaché au laboratoire d’électromécanique de Compiègne (LEC) qui a depuis fusionné avec Roberval. Un laboratoire spécialisé dans les systèmes à énergie électrique embarquée avec deux fortes compétences : l’une sur les machines électriques et la seconde sur les convertisseurs de puissance, mais il manquait la composante batterie en tant que source d’énergie.
C’est ainsi que, dès le début des années 2000, il s’intéressa à diverses problématiques liées aux technologies des batteries et particulièrement à leur modélisation afin de les intégrer dans le contrôle de la chaîne de traction. Des recherches qui l’ont conduit à nouer des partenariats tant académiques qu’industriels à une époque où on ne parlait pas encore de véhicule électrique mais de véhicule hybride. « C’est ainsi que, dans le cadre du laboratoire commun avec Valéo, on a commencé à travailler sur des systèmes “ Mild Hybrid” qui constituaient en somme les prémices de l’hybridation », dit-il.
Par la suite, Christophe Forgez et son équipe en sont venus, tout naturellement, à évaluer également les performances des différents modèles de batteries, puisqu’elles doivent répondre aux besoins des applications d’hybridation. « Nous avons noué une première collaboration avec le LRCS, un laboratoire d’électrochimie à Amiens dirigé à l’époque par le professeur Tarascon, dans le cadre du projet régional DIVA (Diagnostic de véhicule avancé), consacré à la modélisation des batteries. Il s’agissait, pour notre part, au travers de cette collaboration, de comprendre les phénomènes électrochimiques qui se passent au cœur de la batterie afin de les traduire avec nos propres outils de modélisation. Nous avons pu ainsi mettre en place une première structure de modèles à constante localisée par des schémas électriques équivalents des phénomènes électrochimiques internes », explique-t-il.
Des compétences nouvelles
Au fur et à mesure que le laboratoire accueillait de nouvelles compétences, de nouvelles problématiques liées aux batteries ont été explorées. Ils ont commencé à travailler sur l’estimation de grandeurs internes comme l’état de charge, par exemple. Un domaine qui intéresse les industriels et particulièrement les constructeurs automobiles. « Dans une batterie, on peut mesurer la tension ou le courant entrant, mais il n’y a pas de capteur pour évaluer son état de charge. Nous avons ainsi, dans le cadre d’une thèse, développé un modèle qui rend compte de l’état de charge avec une grande précision. On parle d’observateur d’état de charge », assure Christophe Forgez.
La preuve de concept sur l’observateur de l’état de charge ayant été faite avec la première thèse, une seconde a été lancée en partenariat avec Renault pour améliorer les estimateurs d’état de charge. « Les premières voitures électriques disposaient d’importantes réserves d’énergie masquées à l’égard de l’utilisateur afin d’éviter l’anxiété de la panne sèche. En effet, les constructeurs de véhicules sécurisaient une réserve d’énergie dont seule une partie était utilisée. Une précaution nécessitant plus de batteries, donc plus de poids et un surcoût. Les estimateurs que l’on a proposés, intégrés au BMS (battery management system), devaient garantir avec une grande précision la fin de la décharge. Ce qui a permis au constructeur de réduire la masse embarquée et contribué à augmenter l’autonomie. Il faut savoir toutefois que la capacité d’une batterie diminue avec l’âge du véhicule. Il faut donc réadapter les paramètres en temps réel », détaille-t-il.
Mais la technologie des batteries est multiphysique et nécessite un couplage entre les phénomènes électrochimiques et la thermique. D’où le partenariat noué avec l’entreprise E4V (Energy for Vehicles), concepteur et fabricant de batteries pour les applications de mobilité. Une entreprise acquise, en 2024, par Arts Energy, un acteur majeur du stockage de l’énergie électrique. « Il s’agissait de déterminer un modèle thermique pour la batterie étant donné que celle-ci chauffe lors de la charge ou de la décharge. En outre, plus elle chauffe, plus elle vieillit rapidement. E4V voulait s’assurer si les packs de batteries qu’elle fabrique pouvaient tenir dans certaines applications. Quel est l’optimum de chaleur à définir ? Fallait-il revoir le système de refroidissement ou augmenter le nombre de cellules, par exemple ? Telle était la problématique confiée à Nicolas Damay par l’entreprise », précise-t-il.
Vieillissement des batteries
C’est dans le cadre de sa thèse que Nicolas Damay a travaillé avec E4V. « Grâce à des modèles, il s’agissait de prédire l’évolution des températures. La température ayant été identifiée, dans nombre de projets nationaux auxquels l’UTC a participé, comme un des facteurs principaux du vieillissement des batteries. Toutefois, pour bien analyser la thermique, il fallait également étudier les propriétés électrochimiques et développer des modèles qui soient fiables durant toute la durée d’utilisation de la batterie », estime-t-il.
Constatant l’imbrication des phénomènes électrochimiques et thermiques, Nicolas Damay a décidé, lors de son post-doc et plus tard en tant que maître de conférences, d’aller plus loin. « Mon idée était que, si dans les modèles développés, on était capables par exemple de préciser l’état de charge d’une batterie, on devrait également être capables d’en analyser d’autres composantes plus fines. Ainsi, si on s’intéresse au vieillissement, on constate que les dégradations commencent dès le début de vie de la batterie. Le suivi fin de ces dégradations n’est pas évident, puisqu’il s’agit de phénomènes locaux. Détecter ce qui se passe au niveau des électrodes par exemple sans ouvrir la batterie posait, à mes yeux, un certain nombre de challenges », explique-t-il.
Parmi les causes du vieillissement ? « C’est la croissance d’une couche de passivation sur l’électrode négative (SEI : solid electrolyte interphase) sous l’effet notamment de hautes températures qui va être responsable de la perte d’autonomie de la batterie dans les premières années. Comment détecter l’impact de cette SEI et en prédire l’évolution juste en mesurant la tension du courant ? C’est ainsi que l’on a développé un modèle intégrant plus de physique et capable de détecter l’évolution de ce phénomène », dit-il.
Des technologies diverses
Une problématique de recherche qui a donné lieu à plusieurs publications. « Nous avons dû également vérifier que le modèle s’adapte à différentes chimies. Le lithium-ion, par exemple, constitue une famille d’objets de chimies très différentes. Si les ions lithium circulent d’une électrode à l’autre, les matériaux d’électrode stockant ces ions diffèrent selon les batteries. Ces matériaux peuvent être à base de manganèse, de nickel ou de cobalt, qui sont très performants mais qui posent des problèmes tant en matière d’abondance sur Terre que d’approvisionnement. Ils peuvent être également de phosphate de fer, plus abondants. Les ions lithium peuvent aussi être remplacés par des ions sodium. Ainsi, Tiamat, un spin-off du LRCS à Amiens, a mis au point une batterie basée sur la technologie sodium-ion avec cette particularité : les matériaux utilisés sont, là aussi, plus abondants et plus accessibles à l’Europe. Actuellement les performances de cette batterie sont légèrement inférieures aux batteries lithium-fer-phosphate (LFP) utilisées dans les véhicules électriques mais elle se pose d’ores et déjà comme une concurrente de cette dernière. Actuellement, une giga-usine en partenariat avec Stellantis est en phase de construction près d’Amiens avec une ligne de production dédiée aux batteries de Tiamat. La première tranche est prévue pour 2027 », précise-t-il.
Parmi les spécificités des recherches sur les batteries à l’UTC ? « Ailleurs, les travaux des laboratoires de chimie portent sur des batteries de laboratoire qui sont destinées à la mise au point des matériaux et des procédés de fabrication. À l’UTC, on utilise les connaissances accumulées par les électrochimistes pour améliorer le diagnostic et le pronostic établis sur des objets en format commercial. Cela nous permet d’établir des liens entre connaissances plus fondamentales et les besoins des intégrateurs », assure Nicolas Damay.
Diverses technologies sont utilisées dans la fabrication des batteries dédiées à l’électromobilité. « Actuellement, de plus en plus de véhicules électriques fonctionnent avec des batteries LFP, une technologie moins chère que les autres technologies lithium-ion. En effet, le LFP nécessite moins de précaution particulière dans le processus de fabrication, ce qui le rend moins coûteux à produire. La Chine est leader dans ce domaine. Il y a également la technologie basée sur le NMC (nickel-manganèse-cobalt), dotée de très hautes performances, mais ce sont des matériaux très critiques en matière d’abondance, de localisation géographique et donc de souveraineté. Demain, avec une plus grande maturité industrielle, la technologie sodium-ion de Tiamat pourrait offrir une réelle alternative, particulièrement dans le segment occupé actuellement par les technologies LFP. La technologie Tiamat cumule plusieurs avantages. Tout d’abord, l’utilisation du sodium que l’on trouve partout, ce qui n’est pas négligeable tant en matière de souveraineté que d’impact environnemental. De plus, elle est plus performante en charge rapide et enfin elle dure plus longtemps puisqu’elle tient plus de dix mille cycles (charge-décharge) là où la plupart des technologies lithium-ion en tiennent quelques milliers », explique Nicolas Damay.
Dans l’aéronautique, un objectif de décarbonation est fixé à l’horizon 2040. « Pour tenir cet objectif, des projets d’hybridation de turbines sont à l’étude, ainsi que des motorisations tout électrique (E‑Fan d’Airbus, VTOL pour Vertical Take-Off & Landing, etc.). Le secteur aéronautique s’intéresse donc de plus en plus aux technologies lithium-ion comme source d’énergie embarquée. C’est dans ce contexte que nous collaborons avec Safran depuis 2013. Le ferroviaire est également un autre secteur qui s’intéresse aux nouvelles technologies de batteries pour ses motrices et son réseau, secteur avec lequel nous collaborons également », assure Christophe Forgez.
Le défi de la charge rapide
Avec l’essor de l’électromobilité, une course à la charge rapide s’est engagée. Un domaine où l’UTC est partie prenante. « Dans nos travaux, nous arrivons à caractériser la batterie d’un point de vue thermique et électrochimique, mais nous avons également les compétences pour définir les performances limites de la batterie. Nous travaillons actuellement sur la problématique de la charge rapide, voire ultra-rapide. Un domaine qui intéresse nombre d’industriels de l’électromobilité mais aussi des réseaux électriques. Ainsi, dans le cadre d’une thèse, nous avons réussi à charger par 20 °C, 30 % une cellule en deux minutes », souligne Christophe Forgez.
Un enjeu pour nombre d’acteurs soucieux d’offrir toujours plus de services aux utilisateurs. « Nous travaillons sur la technologie sodium-ion qui a un autre avantage : celui de permettre des charges plus rapides. De fait, on pourrait aboutir à un marché où cohabiteront des véhicules avec une grande autonomie mais qui ne peuvent se charger rapidement et des véhicules à plus faible autonomie mais qui, inversement, pourront se charger en quelques minutes. Ainsi, des chargeurs différenciés pourraient être déployés. Sur les parkings des grandes surfaces, par exemple, ils n’auront pas besoin d’être à charge rapide puisque les clients restent relativement longtemps. À l’inverse, sur les aires d’autoroute, il devrait y avoir les deux car il y aura les automobilistes qui s’arrêtent pour se reposer et peuvent se satisfaire d’une charge plus lente, mais aussi ceux qui font une halte juste pour charger leur véhicule et auront donc besoin d’une charge rapide », estime Nicolas Damay.
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