Informer n’est pas communiquer

Dominique Wolton compte par­mi les plus émi­nents soci­o­logues con­tem­po­rains. Directeur de Recherche au C.N.R.S, il nous livre sa vision de la place de l’ingénieur dans le proces­sus d’innovation.

Vous écrivez dans votre dernier ouvrage* que « communiquer, c’est cohabiter ». En quoi une cohabitation s’avère-t-elle, selon-vous, indispensable dans le processus d’innovation ?

Dans un monde ouvert, dans lequel les frac­tures et les dif­férences sont aujourd’hui de plus en plus vis­i­bles, l’innovation va ren­con­tr­er, para­doxale­ment, plus de dif­fi­cultés à se dévelop­per qu’auparavant. Qu’il soit tech­nologique ou entre­pre­neur­ial, le proces­sus d’innovation pro­duira un décalage qui ne va cess­er de se creuser entre d’un côté, les capac­ités de pro­duc­tion, de dif­fu­sion et d’interactions des sys­tèmes d’information de plus en plus per­for­mants, et d’un autre côté, la com­mu­ni­ca­tion et la com­préhen­sion entre les hommes et les sociétés entre elles. La vitesse et la richesse de l’information vont venir buter sur l’hétérogénéité des con­nais­sances et des cul­tures. Ces deux échelles de temps sont à la fois com­plé­men­taires et con­tra­dic­toires. Com­mu­ni­quer impose donc désor­mais la notion de négo­ci­a­tion. Entre le temps de la recherche, de la R&D et de l’application va appa­raître un temps de négo­ci­a­tion, et donc de cohab­i­ta­tion. Au niveau uni­ver­si­taire, plus vite on favoris­era les sit­u­a­tions dans lesquelles on acceptera enfin que les points de vue soient con­tra­dic­toires, plus vite on s’éduquera à la réal­ité de demain ! L’innovation requiert aujourd’hui l’invention d’un mod­èle qui se voudrait plus cohab­i­ta­tion­niste, car­ac­térisé par un temps de négo­ci­a­tion plus long.

Quelles sont les solutions que pourra proposer l’ingénieur pour concilier ces deux échelles de temps, celle de l’innovation et celle de la connaissance de l’autre et de sa culture ?

Le méti­er d’ingénieur est une pro­fes­sion à l’interface de ces deux échelles. La ques­tion cen­trale que doit se pos­er l’ingénieur est la suiv­ante : com­ment pass­er de la réal­ité du vil­lage glob­al tech­nique à une réal­ité plus com­plexe de la diver­sité des cul­tures et des modes de vie ? Deux solu­tions s’offrent à lui. Admet­tre dans un pre­mier temps que la vitesse de cir­cu­la­tion de l’information et des con­nais­sances va être dou­blée par l’industrie de la tra­duc­tion, qui n’est autre que l’industrie du respect de la diver­sité cul­turelle. Cette indus­trie est exacte­ment le symétrique du respect de l’environnement en écolo­gie. Dévelop­per ensuite une meilleure con­nais­sance de l’autre et des autres sociétés, et para­doxale­ment, mul­ti­pli­er les con­tacts et les déplace­ments physiques. Il va fal­loir val­oris­er ceux qui auront une expéri­ence de la diver­sité cul­turelle. Val­oris­er par exem­ple le fait qu’un étu­di­ant ou un jeune ingénieur ait passé deux années au Chili, trois ans au Nigéria ou encore un an en Chine… Vous imag­inez la capac­ité d’adaptation néces­saire à cela ?

L’UTC reconfigure ses dispositifs de formation pour répondre aux besoins des entreprises. Comment faciliter et favoriser toujours plus les liens entre la sphère académique et le monde de l’entreprise ?

Même une entre­prise ayant inté­gré la mon­di­al­i­sa­tion dans son mode de fonc­tion­nement devra tenir compte demain de la dif­férence des con­textes poli­tiques, cul­turels, lin­guis­tiques ou idéologiques. L’économie cap­i­tal­iste mon­di­ale de demain sera la con­fronta­tion de points de vue con­tra­dic­toires. Aus­si, l’unique solu­tion pour rap­procher les deux sphères de la for­ma­tion et de l’entreprise réside dans la con­fronta­tion et la cohab­i­ta­tion des points de vue. Et ce ne sera pas du temps de per­du, mais une con­di­tion sub­stantielle pour que des coopéra­tions puis­sent se nouer, et ain­si envis­ager la cohab­i­ta­tion comme le résul­tat d’une con­fronta­tion réussie. Même si, dans un monde ouvert et de la cohab­i­ta­tion, l’université et les écoles d’ingénieurs doivent rester le lieu de l’apprentissage, l’entreprise celui de la pro­duc­tion. Pour com­pren­dre le monde com­plexe et con­tra­dic­toire de demain, l’ingénieur devra acquérir des repères his­toriques, cul­turels… et ain­si mieux appréhen­der l’irréductibilité des cul­tures. Seule l’intelligence humaine, asso­ciée à l’esprit le plus large pos­si­ble, sera capa­ble de s’adapter à des con­textes rad­i­cale­ment dif­férents. En sci­ences cog­ni­tives, la seule déf­i­ni­tion de l’intelligence est la capac­ité d’adaptation, que l’on développe d’autant plus que son esprit est ouvert.

* « Informer n’est pas com­mu­ni­quer » (CNRS Édi­tions – 2009)

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