Quand doctorat rime avec entrepreneuriat

Clarisse Ange­li­er, chef du ser­vice CIFRE à l’As­so­ci­a­tion Nationale de la Recherche et de la Tech­nolo­gie (ANRT), et Jeanne Courou­ble, créa­trice d’en­tre­pris­es et maître de con­férences à HEC Entre­pre­neurs, sont les auteures de “Ces créa­teurs d’en­tre­pris­es inno­vantes”. Elles revi­en­nent dans cet ouvrage sur le dis­posi­tif CIFRE* créé il y a 30 ans, et dressent les por­traits de neuf chefs d’en­tre­pris­es innovantes.

 Vous parlez dans votre ouvrage de docteur bi-culturel et d’intra-preneur ?

Tout à fait. Le doc­teur bi-cul­turel est pour moi un doc­tor­ant ayant évolué pen­dant ces trois années de tra­vail de thèse dans deux mon­des : celui de la recherche académique et celui de l’en­tre­prise. Deux mon­des aux con­tin­gences et objec­tifs dif­férents. La bi-cul­tur­al­ité du doc­teur vient selon moi de sa capac­ité à con­naître, par­ler les lan­gages et adopter les codes de ces deux mon­des, et pass­er facile­ment de l’un à l’autre. Une enquête récente mon­tre d’ailleurs que cette bicul­tur­al­ité est revendiquée par 75% des doc­teurs pen­dant leur entre­tien d’embauche. L’in­trapre­neuri­at, quant à lui, peut se résumer à cette capac­ité, ce souci per­ma­nent d’un salarié à penser à dévelop­per de l’ac­tiv­ité pour son entre­prise, sans que cela ne devi­enne son pro­pre busi­ness. L’in­trapre­neuri­at peut bien évidem­ment ensuite don­ner lieu à une créa­tion d’en­tre­prise, faisant alors pass­er l’in­trapre­neur au statut d’entrepreneur. 

Le doctorat se conjugue-t-il donc aujourd’hui avec entrepreneuriat ?

1% des doc­teurs CIFRE créent aujour­d’hui leur entre­prise. A la sor­tie des écoles de com­merce, ce chiffre se situe autour des 10%. L’ex­pli­ca­tion est prob­a­ble­ment his­torique. Jusque dans les années 90, on for­mait des doc­teurs pour essen­tielle­ment grossir les rangs de la recherche académique et non pour enrichir la recherche des entre­pris­es privées. De même, les entre­pris­es et les lab­o­ra­toires académiques ne tra­vail­laient somme toute qu’assez peu ensem­ble. Or, depuis les mou­ve­ments ” Sauvons la recherche ” et les réformes qui ont suiv­ies, il est devenu naturel, voire incon­tourn­able, qu’un lab­o­ra­toire pub­lic de recherche tra­vaille au con­tact d’en­tre­pris­es, mais aus­si qu’un doc­teur puisse acquérir d’autres mis­sions dans le secteur privé. Le doc­teur ne s’imag­i­nait encore moins entrepreneur !

L’entrepreneuriat n’était pas encore au cœur des préoccupations à la création il y a 30 ans du dispositif CIFRE ?

Absol­u­ment pas. Il y a trente ans, l’idée était d’abord de don­ner l’op­por­tu­nité à des doc­tor­ants de men­er un tra­vail de recherche dans le milieu de l’en­tre­prise. Plus spé­ci­fique­ment, de don­ner une tein­ture ” recherche ” à des ingénieurs. Pro­gres­sive­ment est apparue la recherche parte­nar­i­ale. Il s’agis­sait alors d’aider les entre­pris­es à dévelop­per des travaux de recherche pour accroitre leurs capac­ités d’in­no­va­tion et de développe­ment, et per­me­t­tre aux lab­o­ra­toires de trans­fér­er leurs con­nais­sances dans le milieu de l’en­tre­prise. Quand j’ai com­mencé à abor­der il y a deux ans la ques­tion de l’en­tre­pre­nar­i­at au sein du dis­posi­tif CIFRE, ça ne parais­sait pas naturel. Le plan nation­al ” étu­di­ants entre­pre­neurs ” lancé en 2010 par Valérie Pécresse, alors min­istre de l’en­seigne­ment supérieur et de la recherche, est venu con­firmer l’idée de guider les étu­di­ants vers la créa­tion ou la reprise d’entreprise.

Dégagez-vous, au travers des neuf portraits de chefs d’entreprises réalisés dans votre ouvrage, des traits communs à l’ensemble des docteurs CIFRE ?

Il sem­ble en effet exis­ter un cary­otype com­mun aux doc­teurs CIFRE, à tra­vers un attache­ment à men­er des travaux de recherche con­tex­tu­al­isés, ren­voy­ant au ter­rain con­cret de la recherche. Ils acceptent plus aisé­ment l’al­ter­nance entre le développe­ment de travaux en entre­prise et en milieu académique. Les doc­teurs CIFRE ont su pour la plu­part s’en­richir des deux milieux, en s’adap­tant à eux. Ils sont aguer­ris au monde de l’en­tre­prise, même s’ils ne sont pas pour l’heure suff­isam­ment for­més, dès la fin de leur thèse, pour se lancer dans la créa­tion d’en­tre­prise, des mod­ules de man­age­ment ou de ges­tion devant être le plus sou­vent envis­agés au préal­able. Restent que ces doc­teurs ont acquis une con­nais­sance du monde de l’en­tre­prise, de son marché, de son fonc­tion­nement, et dévelop­pent une moins grande aver­sion pour le busi­ness. En out­re, ils ont pour la plu­part une excel­lente con­nais­sance du poten­tiel ” mar­ket ” de leur tra­vail de recherche.

La France est-elle une nation innovante en matière de création d’entreprises ?

Je me méfie des grandes ten­dances, mais cette ques­tion rejoint un tra­vail que j’aimerais men­er à l’échelle inter­na­tionale. On peut en effet facile­ment avoir l’im­pres­sion qu’aux Etats-Unis existe une plus grande lib­erté et mobil­ité entre la recherche académique et l’en­tre­prise. La créa­tion d’en­tre­prise sem­ble plus évi­dente. La Fon­da­tion Nationale pour la Sci­ence a néan­moins annon­cé l’an passé la créa­tion aux Etats-Unis d’un nou­veau dis­posi­tif, bap­tisé “Inno­va­tion Corps”. L’ob­jec­tif affiché de ce dis­posi­tif est de faciliter l’é­clo­sion de nou­veaux pro­duits ou ser­vices basés sur des tech­nolo­gies issues de la recherche publique, ceci afin de créer un écosys­tème d’in­no­va­tion comme à l’UTC, en con­stru­isant des liens généra­teurs d’op­por­tu­nités pour les chercheurs et les ingénieurs. J’imag­ine donc que leurs préoc­cu­pa­tions dans ce domaine sont sem­blables aux nôtres.

* Con­ven­tion Indus­trielle de For­ma­tion par la REcherche

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