31 : La métamorphose numérique des territoires

Actuelle­ment, elle tente de répon­dre à cette épineuse ques­tion : « Quels sont les piliers du renou­veau pour l’Espagne d’après la crise ? », dans le cadre d’un pro­jet de recherche regroupant les Uni­ver­sités de Barcelone, Valen­cia et Leri­da. Plus spé­ci­fique­ment, Montser­rat Pare­ja East­away étudie l’impact et le fonc­tion­nement desquartiers créat­ifs, notam­ment en matière de gou­ver­nance et de réseau. «  Nous avons réal­isé que, plus qu’unerecette toute faite, il fal­lait accorder une atten­tion par­ti­c­ulière aux forces et aux faib­less­es d’une ville, à son his­toire, à son tis­su économique, pour en déduire les pos­si­bil­ités de développe­ment reposant sur des bases solides et non super­fi­cielles », insiste-t-elle.

A chaque territoire sa recette

Ain­si, elle souligne que s’il est impor­tant d’attirer dans une ville, dans un quarti­er, des tal­ents extérieurs, il faut aus­si veiller à ce que le ter­ri­toire en ques­tion pro­duise lui-même de nou­veaux tal­ents, de nou­velles com­pé­tences, en réfor­mant le cas échéant les étab­lisse­ments d’enseignement. « Les forces de chaque ville sont uniques, il faut les détecter et les favoris­er pour con­stru­ire une ville plus créa­tive  », estime l’économiste. Une recette par ville,par quarti­er, donc. A titre d’exemple, Montser­rat Pare­ja East­away explique que Barcelone a inté­gré le design, force his­torique, dans son quarti­er dédié à l’innovation, aux côtés des secteurs des médias, de l’énergie, des tech­nolo­gies de la com­mu­ni­ca­tion et de la biologique. En revanche, quand Barcelone a accom­pa­g­né Medellin, en Colom­bie, pour la mise en œuvre d’un quarti­er créatif, la cap­i­tale cata­lane ne s’est pas con­tentée de dupli­quer son expéri­ence, mais a cher­ché à l’adapter au con­texte local.

Le 22@ à Barcelone

S’il faut inven­ter une recette par ville, les ingré­di­ents sont, eux, bien con­nus. Ce sont les liens exis­tants entre les mon­des académiques, poli­tiques et économiques qu’il faut détecter et déploy­er. « La notion de réseau est très impor­tante. Les con­nex­ions entre ces trois mon­des sont essen­tielles pour bâtir une ville ou un quarti­er inno­vants. Il faut donc créer des espaces sus­cep­ti­bles de génér­er de telles con­nex­ions, et les ani­mer. A chaque ter­ri­toirecor­re­spond une tête de réseau capa­ble de cette ani­ma­tion  », rap­pelle Montser­rat Pare­ja East­away. A Barcelone, le « 22@ » s’étend sur 200 hectares de frich­es indus­trielles. Fig­u­rant comme l’un des plus impor­tants chantiers de réno­va­tion urbaine de Barcelone, le 22@ a fait l’objet de 180 mil­lions d’€ d’investissements publics. «  Les autorités munic­i­pales ont géré ce dossier, prenant la tête du réseau local dédié à l’innovation. Elles ont organ­isé des choses aus­si sim­ple que des petits déje­uners réguliers, des con­férences, des moments de ren­con­tres et d’échanges. Les ren­con­tres physiques sont essen­tielles : le dig­i­tal est une chose, mais tout repose finale­ment sur le con­tact humain. Ces moments per­me­t­tent de péren­nis­er la dynamique d’innovation, reposant sur la déter­mi­na­tion d’intérêts com­muns entre les entre­pris­es et les chercheurs, à qui la munic­i­pal­ité laisse pro­gres­sive­ment la main en matière de lead­er­ship du 22@  », souligne l’économiste. Et pour que ces intérêts com­muns puis­sent don­ner le jour à des pro­jets con­crets, la munic­i­pal­ité met aus­si à dis­po­si­tion un lieu dédié à l’expérimentation.

Planification régionale pour éviter les doublons

Pour que ces quartiers dédiés à l’innovation gar­dent un intérêt, il faut éviter la surenchère. « Depuis la crise économique, tout le monde veut son quarti­er créatif car les secteurs liés au savoir et à l’innovation ont mieux résisté que les autres. Mais il n’est pas souhaitable que plusieurs quartiers de ce type se côtoient dans une même région, sauf s’ils sont spé­cial­isés dans dif­férents secteurs d’activité. C’est pourquoi la plan­i­fi­ca­tion régionale est pri­mor­diale  », con­clut Montser­rat Pare­ja Eastaway.

« Dans les années à venir, entre 30% et 50% des emplois seront rem­placés par des machines et des procédés automa­tisés. Les gains de pro­duc­tiv­ité générés par cette trans­for­ma­tion seront colos­saux, sans com­mune mesure avec ceux créés par le Tay­lorisme. Mais, du manu­ten­tion­naire au chirurgien, le chô­mage pren­dra des pro­por­tions toute aus­si colos­sales, posant la ques­tion de la solv­abil­ité de nos sociétés fordistes. Il faut envis­ager dès aujourd’hui une nou­velle dis­tri­b­u­tion des richess­es », estime Bernard Stiegler, qui pub­liera bien­tôt un livre sur ce sujet, inti­t­ulé « La société automa­tique ». Le philosophe pro­pose pour lut­ter con­tre cela l’invention d’un « revenu con­tribu­tif », sur le mod­èle de l’intermittence du spec­ta­cle, qui incit­erait les citoyens à val­oris­er leur temps disponible, temps qui ne cessera de s’accroître avec l’automatisation de la société. « Il fau­dra créer en par­al­lèle des insti­tu­tions de développe­ment et de val­ori­sa­tion des savoirs, et réin­ven­ter un mod­èle économique reposant notam­ment sur des pro­jets con­tribu­tifs », imag­ine-t-il, invi­tant dès aujourd’hui à creuser ces ques­tions qui se poseront de façon accrue dans la décen­nie à venir.

Territoires contributifs ou « smart cities » ?

« C’est un chantier qui con­cerne aus­si l’UTC, dans la mesure où il faut pré­par­er l’enseignement et la recherche à cet avenir. Les ter­ri­toires doivent égale­ment devenir con­tribu­tifs, et les tech­nolo­gies peu­vent apporter beau­coup à cet égard, à con­di­tion qu’elles soient encadrées par des poli­tiques d’ensemble. Dans le cas con­traire, le scé­nario de la ville de Sin­gapour pour­rait se répéter, avec une ges­tion à dis­tance des proces­sus urbains maîtrisés par des multi­na­tionales. Cette dérive, inté­grante du con­cept de « smart cities », est dan­gereuse », aver­tit Bernard Stiegler. Car l’automatisation guette aus­si les ter­ri­toires pour la ges­tion des flux (eau, énergie), des trans­ports, etc. « L’urbanité numérique, et l’automatisation en général, sont des enjeux de société majeurs, dans la mesure où l’automatisation détru­it l’autonomie », syn­thé­tise le philosophe. De la voiture autonome à l’économie des big datas, l’automatisation anni­hile la prise de déci­sion de l’individu. Il faut donc veiller à utilis­er la tech­nolo­gie pour ren­dre aux indi­vidus leur rôle, en tant que citoyens, con­som­ma­teurs, mem­bres d’une famille, d’une entre­prise, etc., et non pour leur ôter toute ini­tia­tive pro­pre. « C’est le tra­vail réal­isé à Loos-en-Gohelle, dans le Nord-Pas de Calais, par le maire Jean-François Caron, illus­tre Bernard Stiegler. Les cap­teurs de per­for­mance énergé­tique dont la mairie a accom­pa­g­né le déploiement ne sont pas reliés à un data cen­ter qui gère les con­som­ma­tions d’énergie à la place des habi­tants, mais aux habi­tants eux-mêmes qui, lors de réu­nions organ­isées dans une logique de démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive, pren­nent les déci­sions adap­tées. La tech­nolo­gie peut aus­si bien servir l’intelligence col­lec­tive que la détruire. »

L’innovation, entre entropie et lutte contre la mort

A plus grande échelle, il prend l’exemple de l’usage des big data dans la sphère finan­cière : après la crise des sub­primes, Alan Greenspan, ancien prési­dent de la FED (banque cen­trale améri­caine) a admis que la mod­éli­sa­tion économique seule ne pou­vait suf­fire, et qu’il fal­lait la met­tre au ser­vice d’une théorie économique. L’automatisation, quel que soit le secteur d’activité où elle s’installe, amène des proces­sus entropiques, c’est-à-dire un désor­dre du sys­tème, voire sa destruc­tion. « Ain­si, les robots de Google en matière de lin­guis­tique engen­drent une perte de diver­sité séman­tique, comme l’a mon­tré Frédéric Kaplan, chercheur à l’Ecole Poly­tech­nique Fédérale de Lau­sanne. L’entropie pro­duit de l’indifférenciation, et con­duit à la mort. La néguen­tropie, à l’inverse, pro­duit de la sin­gu­lar­ité et des valeurs. L’avenir de l’innovation con­duit à deux options : l’entropocène ou le néguen­tropocène », con­cep­tu­alise Bernard Stiegler. Et pour con­duire l’espèce humaine sur la voie qui per­me­t­tra d’en sauve­g­arder quelques spéci­mens doués de libre arbi­tre, il faut veiller à utilis­er le temps gag­né par l’automatisation pour lut­ter con­tre la perte d’autonomie qu’elle génère.

Des territoires-écoles

« La société de demain doit pro­duire beau­coup d’intelligence col­lec­tive. Et l’automatisme autorise l’autonomie, comme le prou­ve le pianiste : il n’est pianiste que s’il peut se libér­er de ses automa­tismes d’apprentissage, qu’il a dû tout d’abord acquérir en mod­i­fi­ant ses automa­tismes naturels, pour pou­voir créer, impro­vis­er et inter­préter sin­gulière­ment. Le physi­cien doit à la fois se servir et se libér­er de ce qu’il a appris pour décou­vrir, et enrichir le sys­tème. Le pilote de course auto­mo­bile est une machine, mais il doit être capa­ble de se désautoma­tis­er une frac­tion de sec­onde pour éviter le crash ou pour gag­n­er. La désautoma­ti­sa­tion n’est pos­si­ble que si l’individu a, au préal­able, automa­tisé énor­mé­ment de gestes, de réflex­es, de savoirs. » Pour par­venir à ce degré d’autonomie, il faut accepter d’expérimenter, à tous les niveaux d’organisation. Il faut don­ner à l’individu, à l’université, au ter­ri­toire, le droit d’expérimenter. C’est la seule issue pour tester et retenir les solu­tions per­ti­nentes face aux boule­verse­ments qui guet­tent. « C’est pourquoi je tra­vaille à la con­sti­tu­tion de ter­ri­toires-écoles, au sein desquels de jeunes doc­tor­ants mènent des travaux de recherche con­tribu­tive pour étudi­er par exem­ple la pos­si­bil­ité de dis­tribuer des revenus con­tribu­tifs à la place des aides sociales. Ces travaux asso­cient aus­si bien les habi­tants, que le monde économique, poli­tique, académique…, tous mus par le droit à l’innovation. Pour anticiper les change­ments futurs, l’Union européenne devrait lancer et dif­fuser de telles expérimentations. »

L’ob­jec­tif est d’adapter les nou­velles tech­nolo­gies aux proces­sus de soins. ” Les smart­phones peu­vent par exem­ple être util­isés dans le cas de mal­adies chroniques, qui néces­si­tent un suivi con­tinu. Dans le cas de la mal­adie de Parkin­son, il se révèle plus pra­tique pour le patient d’in­té­gr­er ses don­nées dans son télé­phone — qu’il a tou­jours sur lui — que dans un car­net papi­er, tou­jours rem­pli à la dernière minute, avec toutes les inex­ac­ti­tudes et les biais que cela engen­dre “, illus­tre Cécile Mon­teil. Ain­si, sans être intrusif, le smart­phone enreg­istre des don­nées de meilleure qual­ité et per­met au médecin de suiv­re plus effi­cace­ment son patient.

Informations plus précises pour les traitements chroniques

Les objets con­nec­tés appor­tent eux aus­si leur lot de béné­fices : dans le cas d’une mal­adie comme l’eczé­ma, dont les démangeaisons peu­vent réveiller la nuit et entraîn­er une grande fatigue chez le malade, un objet con­nec­té de type bracelet pour­ra enreg­istr­er les phas­es de réveil et les con­fron­ter au vécu du patient. En car­di­olo­gie, un objet con­nec­té enreg­istr­era la fréquence car­diaque et l’ap­pli­ca­tion smart­phone attenante deman­dera au patient d’indi­quer son activ­ité physique quand la fréquence aug­mente anor­male­ment. ” Ce sont des infor­ma­tions aux­quelles le médecin n’avait pas accès jusqu’alors. Mais elles ne sig­ni­fient rien hors de leur con­texte : si une fréquence car­diaque de 170 est enreg­istrée alors que la per­son­ne car­diaque monte des escaliers, ce n’est pas aus­si alar­mant que si elle regarde la télévi­sion “, nuance Cécile Mon­teil. Ad Sci­en­ti­am tra­vaille avec une le leader mon­di­al iHealth pour la mise au point de ces objets con­nec­tés au ser­vice de la san­té, avec la recherche académique pour analyser plus fine­ment les symp­tômes grâce aux nou­velles tech­nolo­gies, ain­si qu’avec l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique pour suiv­re les effets de médica­ments en con­di­tions réelles.

Motivation, suivi et prévention

” A terme, les patients béné­ficieront de cette recherche. Ain­si, dans le cadre de la mal­adie de Parkin­son ou du dia­bète, un meilleur suivi per­met un meilleur traite­ment. On peut imag­in­er une appli­ca­tion reliée à la boite de médica­ments qui envoie un rap­pel si cette boite n’a pas été ouverte par le patient. Les appli­ca­tions surs­mart­phone ren­for­cent le suivi et améliorent l’ac­com­pa­g­ne­ment du patient entre deux ren­dez-vous, ce qui accroît sa moti­va­tion et main­tient son moral “, explique Cécile Mon­teil. Autre exem­ple : en cas d’in­suff­i­sance car­diaque, les per­son­nes con­cernées peu­vent accu­muler de l’eau au niveau des chevilles de façon anor­male et finir aux urgences. Pour éviter cela, il suf­fit qu’elles se pèsent tous les jours : en cas de prise de poids anor­male, leur médecin les appelle pour une con­sul­ta­tion urgente. Mais ces solu­tions seront-elles adap­tées pour tout le monde ? ” Oui, affirme Cécile Mon­teil. L’équipement en matière de smart­phone ne cesse de pro­gress­er, et les appli­ca­tions peu­vent être ren­dues suff­isam­ment acces­si­bles pour être com­pris­es par tous, en util­isant par exem­ple les pho­tos des médica­ments à pren­dre. Et les patients ne sup­por­t­ent pas l’in­tru­sion. Utilis­er leurs­mart­phone, c’est utilis­er un médi­um qui leur appar­tient, qu’ils se sont appro­priés, et non une nou­velle machine. Dans le cadre de nos recherch­es, le taux de sat­is­fac­tion est très impor­tant, même chez les per­son­nes âgées. ”

Bientôt des applications remboursées ?

Ce poten­tiel ne devien­dra réal­ité que si les out­ils sont conçus à la fois par les ingénieurs et les médecins. ” Il existe encore peu de liens entre ces deux mon­des. Les médecins déti­en­nent la con­nais­sance du ter­rain, mais ignorent beau­coup des pos­si­bil­ités offertes par les nou­velles tech­nolo­gies. Le rôle d’Ad Sci­en­ti­am est de créer des ponts entre le corps médi­cal et l’ingénierie “, souligne Cécile Mon­teil, qui écrit les pro­to­coles de recherche per­me­t­tant de reli­er les tech­nolo­gies aux besoins spé­ci­fiques des mal­adies. Ce nou­veau pan de recherche soulève bien des ques­tions. Si la pro­tec­tion des don­nées est garantie par une régu­la­tion dras­tique, celle du rem­bourse­ment des appli­ca­tions médi­cales n’a pas encore été tranchée en France. ” Aux Etats-Unis et Roy­aume-Uni, cer­taines appli­ca­tions de ce type sont rem­boursées par la sécu­rité sociale. Elles peu­vent engen­dr­er beau­coup d’é­conomies, ne serait-ce qu’en évi­tant des hos­pi­tal­i­sa­tions d’ur­gence “, souligne Cécile Mon­teil, qui voit en revanche des dérives pos­si­bles pour les appli­ca­tions dites de ” well-being ” ou de ” quan­ti­fied-self “, par lesquelles des don­nées de san­té peu­vent être util­isées à mau­vais escient, ou con­forter des com­porte­ments hypocondriaques.

Le médecin ne disparaîtra pas

” Si je n’ai pas effec­tué suff­isam­ment de pas dans ma journée, ou si je refuse de partager les calo­ries ingérées lors de mon dernier dîn­er, je deviens louche… Et ces appli­ca­tions peu­vent décon­necter les gens d’eux-mêmes, en étant trop con­nec­tés à leurs don­nées et à leurs algo­rithmes. C’est une dérive à laque­lle il faut prêter atten­tion, car les datas sor­ties de leur con­texte peu­vent être inter­prétées de mul­ti­ples façons. ” C’est pourquoi le médecin ne dis­paraî­tra pas : ” L’in­ter­pré­ta­tion des don­nées et la prise en charge du patient res­teront des activ­ités essen­tielles. Jamais une appli­ca­tion ne pour­ra annon­cer à une per­son­ne qu’elle a un can­cer. Le rôle des médecins évoluera vers une médecine plus humaine : les nou­velles tech­nolo­gies libèreront du temps qui pour­ra être accordé à l’ex­pli­ca­tion et à l’accompagnement. ”

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