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43 : Les docteurs, acteurs clés de l’innovation

Dans un monde où l’innovation – en par­ti­c­uli­er tech­nologique – occupe une place crois­sante, les com­pé­tences des doc­teurs spé­cial­istes des sci­ences de l’ingénieur et notam­ment des doc­teurs ingénieurs appa­rais­sent de plus en plus stratégiques. L’UTC entend pré­par­er ses étu­di­ants à cette nou­velle donne. 

Dans un monde où l’innovation – en par­ti­c­uli­er tech­nologique – occupe une place crois­sante, les com­pé­tences des doc­teurs spé­cial­istes des sci­ences de l’ingénieur et notam­ment des doc­teurs ingénieurs appa­rais­sent de plus en plus stratégiques. L’UTC entend pré­par­er ses étu­di­ants à cette nou­velle donne.

 L’UTC compte quelque 330 doc­tor­ants, dont env­i­ron 60 % d’étrangers, et délivre entre 60 et 80 doc­tor­ats par an. Son objec­tif : étof­fer ce vivi­er de doc­tor­ants, mais aus­si le nom­bre de ses étu­di­ants ingénieurs pour­suiv­ant en doc­tor­at à l’UTC ou dans d’autres uni­ver­sités. Dans une économie de la con­nais­sance, de plus en plus glob­al­isée et aux pris­es avec des défis majeurs (tran­si­tion cli­ma­tique, épuise­ment des ressources naturelles, etc.), la recherche et l’innovation devi­en­nent en effet un moteur essen­tiel de créa­tion de valeur. Et doc­tor­ants et doc­teurs en sont des acteurs clés.

 « Les doc­tor­ants sont les forces vives des lab­o­ra­toires uni­ver­si­taires, souligne Bruno Bachi­mont, directeur à la recherche de l’établissement. Ce sont pra­tique­ment les seuls à se con­sacr­er à la recherche à plein temps et à pou­voir appro­fondir un sujet dans la durée. Dans toutes les grandes uni­ver­sités de tech­nolo­gie très actives en recherche, ils représen­tent au moins 20 % de la pop­u­la­tion étu­di­ante. à l’UTC, ce ratio est inférieur à 10 %, d’où l’importance de l’augmenter pour ren­forcer nos capac­ités de recherche. »

Un passeport de plus en plus prisé des entreprises

Une fois le doc­tor­at en poche, les débouchés offerts dans les uni­ver­sités et la recherche publique sont certes restreints, quoique non nég­lige­ables, et, en France comme dans tous les pays de l’OCDE, il faut sou­vent plusieurs années avant d’accéder à un poste sta­ble. En revanche, l’importance prise par l’innovation devrait inciter les entre­pris­es à ouvrir plus large­ment leurs portes aux doc­teurs, et par­ti­c­ulière­ment aux spé­cial­istes des sci­ences de l’ingénieur. « Pour innover, il faut être capa­ble d’apporter des répons­es orig­i­nales à des prob­lèmes non encore réso­lus en mobil­isant des con­nais­sances et des out­ils qui fig­urent déjà sur étagère, explique Olivi­er Gapenne, directeur général adjoint de l’UTC. Pour sché­ma­tis­er, c’est ce à quoi sont for­més les ingénieurs. Mais il faut aus­si, et il fau­dra de plus en plus être en capac­ité de s’attaquer à des ques­tions pour lesquelles l’existant ne suf­fit pas et dont les répons­es exi­gent de con­stru­ire des out­ils et des con­nais­sances nou­velles. C’est juste­ment une des com­pé­tences qu’acquièrent les doc­tor­ants en se for­mant à et par la recherche. »

 De l’avis des spé­cial­istes, en France, où le pres­tige du diplôme d’ingénieur a longtemps masqué l’intérêt du plus haut grade uni­ver­si­taire, la donne est d’ailleurs en train de chang­er. « De plus en plus de grands groupes con­nais­sent les com­pé­tences des doc­teurs et y font appel, observe Vin­cent Mignotte, directeur de l’Association Bernard Gre­go­ry (ABG), struc­ture qui, depuis près de quar­ante ans, tra­vaille à rap­procher le monde des doc­teurs de celui des entre­pris­es. La nou­veauté, désor­mais, c’est que les PME-PMI aus­si recru­tent des doc­teurs. Elles sont très sou­vent con­fron­tées à des défis d’innovation dans un con­texte de con­cur­rence mon­di­ale et ont besoin de col­lab­o­ra­teurs capa­bles de penser hors du cadre. Aujourd’hui, la majorité des offres de thès­es et d’emplois que nous pub­lions sur notre site émane d’ailleurs de PME. Les grands groupes qui, il y a quinze ans, étaient nos prin­ci­paux clients s’adressent sou­vent directe­ment aux écoles doctorales. »

 Un con­stat que partage Clé­mence Chardon, respon­s­able du pôle recrute­ment d’Adoc Tal­ent Man­age­ment, cab­i­net de recrute­ment spé­cial­iste des doc­teurs. « De plus en plus d’entreprises recru­tent des doc­teurs. Celles qui nous con­tactent sont plutôt des PME et des start-up, et tra­vail­lent prin­ci­pale­ment dans des domaines tech­niques et sci­en­tifiques : aéro­nau­tique, biotech­nolo­gies, data sciences… »

Par ailleurs, à la dif­férence des diplômes d’ingénieurs, pour cer­tains mécon­nus à l’étranger, le doc­tor­at est recon­nu partout au monde. Il s’agit donc aus­si d’un passe­port pré­cieux pour faire une car­rière de haut niveau à l’international. « Dans cer­tains pays, il paraît incon­gru de con­fi­er un poste de man­ag­er à quelqu’un qui n’a pas un PhD, même s’il est diplômé d’une école d’ingénieurs pres­tigieuse, note Vin­cent Mignotte. C’est aus­si une des raisons pour lesquelles les multi­na­tionales français­es recru­tent davan­tage de docteurs. »

 Initier les futurs ingénieurs à la recherche

Ces ten­dances prof­i­tent tout par­ti­c­ulière­ment aux doc­teurs dis­posant aus­si d’un diplôme d’ingénieur. Ce sont par exem­ple les prin­ci­paux béné­fi­ci­aires du dis­posi­tif « jeunes doc­teurs » du crédit d’impôt recherche, dont la dernière réforme, en 2008, a net­te­ment accru l’incitation fis­cale accordée aux entre­pris­es embauchant un doc­teur nou­velle­ment diplômé à un poste de chercheur en CDI*.

 Aujourd’hui, seuls 4 % des ingénieurs diplômés de l’UTC pour­suiv­ent en doc­tor­at à l’UTC. Pour aug­menter ce taux, l’université réflé­chit à un plan d’actions des­tiné à sen­si­bilis­er et ini­ti­er ses étu­di­ants à la recherche dès le début du cycle d’ingénieur – par exem­ple, en leur con­fi­ant de petits pro­jets de recherche ou en les inci­tant à faire un de leurs stages d’un semes­tre dans un lab­o­ra­toire interne ou externe. « L’enjeu est aus­si de mieux armer les étu­di­ants qui ne con­tin­ueront pas au-delà du diplôme d’ingénieur, souligne Olivi­er Gapenne. Face aux évo­lu­tions en cours, il est impor­tant de leur faire com­pren­dre qu’ingénieur et chercheur sont deux métiers certes dif­férents, mais pas exclusifs ni con­tra­dic­toires. Et qu’ils ont tout intérêt, dans le cadre d’un pro­jet en entre­prise, à savoir se met­tre dans la posi­tion d’un chercheur capa­ble de dia­loguer avec des col­lègues doc­teurs ou des uni­ver­si­taires et de s’impliquer eux-mêmes dans le proces­sus de pro­duc­tion de connaissances. »

Pour attir­er plus de doc­tor­ants, y com­pris d’autres étab­lisse­ments, et don­ner davan­tage de vis­i­bil­ité aux recru­teurs sur la qual­ité de leur for­ma­tion, l’université mise égale­ment sur la poli­tique de mar­que qu’elle déploie depuis plusieurs années pour faire du titre de doc­teur de l’UTC un label aus­si recon­nu que l’est son diplôme d’ingénieur. Comme toutes les écoles doc­tor­ales, celle de l’établissement a par exem­ple mis en place des for­ma­tions des­tinées à ren­forcer l’employabilité des futurs doc­teurs. L’objectif est notam­ment de leur don­ner une ouver­ture sur le monde de l’entreprise, ce qui est clas­sique. Mais, et c’est plus orig­i­nal, il s’agit aus­si de leur faire pren­dre con­science de la néces­sité, tout en étant experts de leur sujet, de se forg­er une cul­ture sci­en­tifique et tech­nologique solide dans leur discipline.

« Qu’ils se diri­gent vers le monde de l’entreprise ou vers la recherche publique, la plu­part ne seront sans doute pas embauchés sur leur sujet de thèse, mais sur un domaine voisin, explique Bruno Bachi­mont. Il faut donc qu’ils aient la capac­ité de rebondir sur de nou­veaux sujets. En out­re, ils seront de plus en plus con­fron­tés à des prob­lèmes com­plex­es, irré­ductibles à une approche unique. Enfin, les entre­pris­es ont besoin d’experts non seule­ment très poin­tus, pour lever des ver­rous tech­nologiques pré­cis, mais aus­si vision­naires, pour anticiper les évo­lu­tions dans leur dis­ci­pline et favoris­er l’innovation. Autrement dit, pour les doc­teurs, plus de pro­fes­sion­nal­i­sa­tion sig­ni­fie avant tout plus de science. »

Zéro chômeur parmi les jeunes docteurs de l’UTC

La poli­tique de mar­que de l’UTC passe aus­si par la val­ori­sa­tion de ses doc­teurs. C’est notam­ment l’objet du prix de thèse Guy Deniélou, dont la dernière édi­tion a eu lieu le 7 avril 2017. Chaque année, il donne un coup de pro­jecteur sur l’excellence de la recherche tech­nologique de l’université et celle de ses jeunes chercheurs, en couron­nant qua­tre jeunes doc­teurs fraîche­ment diplômés, dont les travaux ont été par­ti­c­ulière­ment remar­qués par le jury.

 A lire les témoignages des doc­teurs de l’UTC fig­u­rant dans les pages qui suiv­ent, la qual­ité de leur for­ma­tion est d’ailleurs recon­nue : la plu­part ont été recrutés très rapi­de­ment, sou­vent même avant leur sou­te­nance de thèse. Ce que con­fir­ment les enquêtes de l’école doc­tor­ale de l’UTC. Glob­ale­ment, les diplômés de 2010 à 2015 ont trou­vé leur pre­mier emploi en deux à trois mois et, trois ans après leur sor­tie de l’université, aucun des doc­teurs de 2010, 2011 et 2012 n’était au chô­mage. 46 % tra­vail­laient dans la fonc­tion publique et 46% dans le secteur privé, la majorité en tant qu’enseignants-chercheurs, chercheurs ou ingénieurs, et avec un emploi sta­ble. n

 * Éval­u­a­tion de l’impact du dis­posi­tif “jeunes doc­teurs” du crédit d’impôt recherche — Rap­port au MENESR, octo­bre 2015.


Le devenir professionnel des docteurs en France

 Une plus-value très nette du doctorat par rapport au master 2

La France délivre quelque 14 000 doc­tor­ats par an, dont 40% à des étrangers. La dernière enquête du Céreq (Cen­tre d’études et de recherch­es sur les qual­i­fi­ca­tions) sur le devenir à trois ans des doc­teurs de nation­al­ité française et rési­dant en France porte sur les diplômés de 2010 (hors secteur de la santé).

En 2013, leur taux de chô­mage, toutes dis­ci­plines com­pris­es, reste rel­a­tive­ment élevé : 9%. Néan­moins, il a bais­sé de deux points en une décen­nie. Et, surtout, il est inférieur à celui des tit­u­laires d’un mas­ter 2, qui se situe à 12% depuis 2010, alors qu’il était de 7% en 2007.

En revanche, il demeure supérieur à celui des diplômés d’écoles d’ingénieurs (4%). Toute­fois, la sit­u­a­tion est très con­trastée selon les dis­ci­plines des docteurs.

Avantage à l’informatique, à l’électronique et aux sciences de l’ingénieur

Les doc­teurs en infor­ma­tique, élec­tron­ique et sci­ences de l’ingénieur sont ceux dont le délai d’accès au pre­mier emploi est le plus court, et qui, trois ans après leur diplôme, affichent le taux de chô­mage le plus faible et sont le moins sou­vent en emploi à durée déter­minée. La part de ceux qui sont au chô­mage et en emploi à durée déter­minée est certes plus élevée que chez les tit­u­laires d’un diplôme d’ingénieurs, ce qui s’explique prin­ci­pale­ment par la dif­fi­culté d’accès à un emploi sta­ble dans la recherche publique pour ceux qui ont choisi cette voie. Mais ils sont qua­si­ment tous cadres et font jeu égal avec les ingénieurs en ter­mes de salaire médian.

Diplôme d’ingénieur + doctorat : le duo gagnant

Les doc­teurs égale­ment tit­u­laires d’un diplôme d’ingénieur s’insèrent plus facile­ment dans l’emploi que les doc­teurs diplômés dans les mêmes spé­cial­ités qu’eux mais n’étant pas ingénieurs. En 2013, trois ans après l’obtention de leur doc­tor­at, les pre­miers n’étaient que 5% à être au chô­mage et 17% en emploi à durée déter­minée. En revanche, les sec­onds étaient 12% à être au chô­mage et 40% en emploi à durée déterminée.

 Sources :

• L’insertion à trois ans des doc­teurs diplômés en 2010 — Résul­tats de l’enquête Généra­tion 2010, inter­ro­ga­tion 2013, Céreq, décem­bre 2015.

• L’état de l’emploi sci­en­tifique en France — Rap­port 2016, Direc­tion générale de l’enseignement supérieur et de la recherche, Direc­tion générale de la recherche et de l’innovation.

Sec­tor Group est une société d’études et de con­seil inter­venant en par­ti­c­uli­er dans la maîtrise des risques. Cette PME de 120 per­son­nes emploie qua­tre doc­teurs et a recruté un doc­tor­ant dans le cadre d’une con­ven­tion indus­trielle de for­ma­tion par la recherche (Cifre*) avec le lab­o­ra­toire Heudi­asyc de l’UTC. Expli­ca­tions de son prési­dent, Jean-François Barbet.

 Pourquoi les compétences des docteurs vous intéressent-elles ?

Je ne suis pas moi-même doc­teur, mais ingénieur et ancien chercheur : j’ai débuté ma vie pro­fes­sion­nelle à la direc­tion des études et recherch­es d’EDF, sur la mise en œuvre des études prob­a­bilistes de sûreté dans le nucléaire. Cette expéri­ence et la suite de ma car­rière m’ont con­va­in­cu que pass­er par la recherche est très impor­tant pour dévelop­per une activ­ité inté­grant l’innovation. Parce qu’ils ont été for­més à et par la recherche, les doc­teurs ont d’emblée une capac­ité à oser les rup­tures, à explor­er ce qui ne fig­ure pas encore dans les enseigne­ments ni dans les référen­tiels des indus­triels, alors qu’en général, un jeune ingénieur n’a pas été pré­paré à cette posture.

 En quoi est-ce important dans votre activité ?

Nous tra­vail­lons dans des secteurs très divers : énergie, fer­rovi­aire, auto­mo­bile, aéro­nau­tique… La moitié de nos pro­jets porte sur des instal­la­tions exis­tantes (par exem­ple, ren­forcer la sûreté des cen­trales nucléaires en inté­grant le retour d’expérience), l’autre moitié sur des sujets nou­veaux, comme l’autonomie crois­sante des véhicules. Dans nos métiers, il est indis­pens­able d’avoir une activ­ité de R&D impor­tante, tant pour répon­dre aux deman­des de nos clients d’aujourd’hui que pour assur­er notre péren­nité : il faut appren­dre chaque jour à faire ce qui intéressera nos marchés demain. En out­re, la cul­ture de la recherche est aus­si une cul­ture du doute, ce qui est fon­da­men­tal en maîtrise des risques.

 Sur quoi travaille votre doctorant en Cifre ?

Sur des mod­èles math­é­ma­tiques de main­te­nance pré­dic­tive : des out­ils d’aide à la déci­sion pour prévoir de façon fine quand il faut inter­venir sur un sys­tème, notam­ment en ten­ant compte de ses con­di­tions réelles d’utilisation. Pour nous, l’intérêt d’une Cifre est dou­ble. Nous avons pra­tique­ment en per­ma­nence des pro­jets de recherche en parte­nar­i­at avec des uni­ver­sités : recruter un doc­tor­ant est un autre moyen d’entretenir des liens forts avec le monde académique pour nour­rir notre R&D. Mais l’objectif est aus­si de l’embaucher après sa thèse. C’est d’autant plus impor­tant que les PME ont encore du mal à attir­er des sci­en­tifiques de haut niveau, qui préfèrent sou­vent inté­gr­er un grand compte. n

 * La Cifre per­met à une entre­prise de béné­fici­er d’une sub­ven­tion de l’État pour recruter un doc­tor­ant, dont les travaux de recherche sont encadrés par un lab­o­ra­toire public.

Après une thèse dans le domaine des aides à la con­duite, Clé­ment Zinoune a inté­gré une équipe dédiée au véhicule autonome à la direc­tion de la recherche de Renault.

 Un diplôme d’ingénieur en génie mécanique de l’UTC, spé­cial­ité méca­tron­ique et robo­t­i­sa­tion des sys­tèmes et, en par­al­lèle, un mas­ter sur la dynamique de vol et le con­trôle des drones à l’université bri­tan­nique de Cran­field. Clé­ment Zinoune aurait pu s’arrêter là… Mais, à Cran­field, il a passé un semes­tre sur un pro­jet de recherche qui l’a con­va­in­cu de pour­suiv­re en doc­tor­at. Un choix plus que judicieux.

 En 2011, il a été recruté en Cifre par Renault pour réalis­er une thèse sur les aides à la con­duite, sous la direc­tion de Philippe Bon­ni­fait, du lab­o­ra­toire Heudi­asyc. « A l’époque, Renault s’orientait vers des aides exploitant les infor­ma­tions fournies par la car­togra­phie du sys­tème de nav­i­ga­tion du véhicule : par exem­ple, aver­tir automa­tique­ment le con­duc­teur s’il abor­de trop vite un virage qui, sur la carte, appa­raît ser­ré. Or les cartes des sys­tèmes de nav­i­ga­tion com­por­tent des erreurs. Mes recherch­es ont donc porté sur l’élaboration d’une méthodolo­gie des­tinée à les iden­ti­fi­er et à les cor­riger : lorsque le véhicule passe plusieurs fois au même endroit, il com­pare la tra­jec­toire réelle à celle indiquée par le sys­tème de nav­i­ga­tion, ce qui per­met de rec­ti­fi­er la car­togra­phie et de fia­bilis­er les aides à la con­duite. Je ne voulais pas faire de la recherche pure et dure, à 100 % dans un lab­o­ra­toire, mais tra­vailler sur des sujets inno­vants tout en restant en lien avec l’industrie : pour moi, ce con­trat Cifre a été un com­pro­mis idéal. »

 Un tremplin efficace

Clé­ment Zinoune a soutenu sa thèse en 2014 et a immé­di­ate­ment été embauché à la direc­tion de la recherche de Renault, dans une équipe nou­velle­ment créée et dédiée à un sujet très stratégique : le véhicule autonome. « Au début nous n’étions que deux et j’étais chargé de dévelop­per l’utilisation de la car­togra­phie pour le véhicule, ce qui était en lien direct avec ma thèse, mais aus­si d’étudier quelle intel­li­gence met­tre dans la voiture pour sa nav­i­ga­tion, ce qui était plus nou­veau pour moi. Main­tenant, nous sommes quinze et je coor­donne le développe­ment des dif­férentes briques con­sti­tu­ant l’intelligence du véhicule, cha­cune ayant un pilote. »

 Pour cer­taines briques, en par­ti­c­uli­er la local­i­sa­tion de la voiture et la per­cep­tion de son envi­ron­nement, Renault tra­vaille avec Heudi­asyc, qui a fait du véhicule autonome un thème phare de ses recherch­es. Une coopéra­tion qui, en mars 2017, a don­né lieu à la créa­tion d’un lab­o­ra­toire com­mun aux deux parte­naires, SivaL­ab (voir page 2) et dont le jeune chercheur est par­tie prenante.

Sa thèse en math­é­ma­tiques appliquées con­cer­nait l’aéronautique. Depuis dix ans, Michel Bousse­mart tra­vaille à DCNS, groupe spé­cial­iste des sys­tèmes navals de défense.

 Après un diplôme d’ingénieur en génie infor­ma­tique et un DEA (équiv­a­lent d’un mas­ter 2 actuel) en con­trôle des sys­tèmes à l’UTC, Michel Bousse­mart a effec­tué son doc­tor­at en Cifre à la Snec­ma (aujourd’hui une des sociétés du groupe Safran), sous la direc­tion de Niko­laos Limnios, du lab­o­ra­toire de math­é­ma­tiques appliquées de Com­piègne (LMAC). Sa thèse, soutenue en 2001, por­tait sur le développe­ment d’une théorie et de méth­odes de cal­cul sto­chas­tique et d’aide à la déci­sion des­tinées à opti­miser les archi­tec­tures et la main­te­nance des cal­cu­la­teurs de régu­la­tion des tur­boréac­teurs d’avion.

« En général, quand on pré­pare un diplôme d’ingénieur, c’est pour inté­gr­er rapi­de­ment le monde de l’entreprise. On ne sait pas for­cé­ment en quoi con­siste le tra­vail des chercheurs et on a ten­dance à les imag­in­er coupés du monde dans leur lab­o­ra­toire. Per­son­nelle­ment, j’ai eu la chance que Niko­laos Limnios traite dans ses cours de cas con­crets de recherche en math­é­ma­tiques pour l’industrie. Cette dimen­sion appliquée de la recherche m’intéressait. C’est ce qui m’a poussé à faire une thèse en Cifre, grâce à laque­lle j’ai appris à m’appuyer sur des méth­odes sci­en­tifiques rigoureuses pour dévelop­per des répons­es nou­velles à des prob­lé­ma­tiques industrielles. »

 Un profil qui fait la différence

Une com­pé­tence qu’il n’a pour­tant pas exploitée immé­di­ate­ment. A l’issue de sa thèse, la crise provo­quée dans l’aéronautique par les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001, mais aus­si la volon­té d’élargir son spec­tre d’activités l’ont con­duit à recon­fig­ur­er sa car­rière. Et, durant quelques années, Michel Bousse­mart a suivi un par­cours clas­sique d’ingénieur dans dif­férentes entreprises.

Puis, en 2007, il a inté­gré le groupe DCNS. « J’étais archi­tecte SLI (sou­tien logis­tique inté­gré), chargé de con­cevoir l’ensemble du sys­tème de main­te­nance d’un sous-marin, et j’avais plutôt été recruté comme ingénieur. Mais, peu à peu, j’ai apporté à mon poste cette dimen­sion sup­plé­men­taire de recherche appliquée avec laque­lle je souhaitais renouer. Depuis 2013, je pilote un pro­jet con­fi­den­tiel, com­por­tant une forte com­posante logi­cielle, pour lequel mon pro­fil de doc­teur a claire­ment été un plus par rap­port aux autres can­di­dats. Aux yeux de mes recru­teurs, il s’agissait par exem­ple d’un atout pour opti­miser des archi­tec­tures ou bien la main­te­nance du sys­tème. Mais je mets aus­si à prof­it ma for­ma­tion de chercheur en inter­venant dans des con­grès sci­en­tifiques sur des ques­tions indus­trielles comme la sûreté de fonc­tion­nement. C’est un moyen de con­tribuer au ray­on­nement de DCNS, tout en menant une veille sur les con­nais­sances nou­velles sus­cep­ti­bles d’alimenter ses innovations. » 

Lénaïk Ley­oudec a réal­isé son doc­tor­at en sci­ences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion sous la direc­tion de Bruno Bachi­mont, du lab­o­ra­toire Heudi­asyc, dans le cadre d’une thèse Cifre asso­ciant le lab­o­ra­toire Costech et une start-up. Aujourd’hui, il est con­sul­tant dans cette entreprise.

Per­fect Mem­o­ry est une start-up fondée en 2008 par un ingénieur diplômé de l’UTC, Ste­ny Soli­tude. Son ter­ri­toire : le marché en plein essor de la ges­tion de con­tenus. Elle a dévelop­pé une plate­forme tech­nologique pour col­lecter des don­nées brutes et les trans­former en act­ifs numériques, autrement dit en con­nais­sances exploita­bles dans de mul­ti­ples domaines (mar­ket­ing, com­merce, ges­tion de doc­u­men­ta­tion…), et compte des clients dans des secteurs aus­si divers que les médias, la dis­tri­b­u­tion, la banque-assur­ance ou la défense.

 Lénaïk Ley­oudec l’a décou­verte en 2012, alors qu’il achevait un mas­ter en his­toire et his­toire de l’art, spé­cial­ité val­ori­sa­tion du pat­ri­moine cul­turel. « J’avais choisi de con­sacr­er mon mémoire de recherche à la val­ori­sa­tion du pat­ri­moine audio­vi­suel privé, c’est-à-dire les films de famille. A l’époque, Per­fect Mem­o­ry, tra­vail­lait dans ce domaine et avait conçu un out­il de ges­tion de la mémoire famil­iale : Famille™. J’y ai effec­tué mon stage de fin d’études. »

Quand la sémiotique nourrit la recherche technologique

C’est à cette occa­sion qu’a ger­mé l’idée de réalis­er une thèse en Cifre sur l’éditorialisation du film de famille, avec une approche orig­i­nale, dans la droite ligne des travaux de Costech : mobilis­er les sci­ences humaines et sociales, et en par­ti­c­uli­er la sémi­o­tique, pour pro­duire des recom­man­da­tions édi­to­ri­ales et ergonomiques des­tinées à amélior­er le ser­vice Web Famille™.

 « L’objectif était de fournir aux util­isa­teurs une inter­face les aidant à annot­er leurs archives audio­vi­suelles pour favoris­er la cir­cu­la­tion du sou­venir dans l’espace famil­ial, explique Lénaïk Ley­oudec. Pour cela, j’ai étudié un cor­pus d’une ving­taine de films, plan par plan, et iden­ti­fié des mar­queurs récur­rents, que j’ai décom­posés en signes et analysés pour pro­pos­er de nou­velles fonc­tion­nal­ités sur l’application Web Famille™. Par exem­ple, le regard caméra (le fait que la per­son­ne filmée regarde la caméra) est un élé­ment récur­rent. J’ai conçu une fonc­tion détec­tant automa­tique­ment ce mar­queur, pour que l’utilisateur puisse annot­er le film en expli­quant pourquoi, à ce moment-là, le per­son­nage regarde la caméra. »

 « Ces recherch­es ont don­né des fonde­ments sci­en­tifiques aux travaux de Per­fect Mem­o­ry, ce qui, par la suite, pour­ra débouch­er sur des brevets, souligne Ste­ny Soli­tude. La prob­lé­ma­tique d’annotation qu’a étudiée le doc­tor­ant vaut égale­ment pour le marché du Busi­ness to Busi­ness. Quand on se pose cette ques­tion sur des doc­u­ments aus­si muets que des films de famille et qu’il s’agit ensuite d’imaginer une solu­tion pour un grand groupe qui a des mil­lions de doc­u­ments à annot­er, une grande par­tie des dif­fi­cultés est déjà résolue. »

 Construire son employabilité

Lénaïk Ley­oudec, qui a soutenu sa thèse en jan­vi­er 2017, a été recruté en CDI comme con­sul­tant en sémi­o­tique et expéri­ence util­isa­teur pour le design des solu­tions dévelop­pées par la start-up. « Pour une large part, j’ai con­stru­it mon employ­a­bil­ité durant ma Cifre, car j’avais déjà des mis­sions opéra­tionnelles à Per­fect Mem­o­ry. Cela n’a pas été sim­ple : le monde de l’entreprise n’a rien à voir avec le milieu uni­ver­si­taire, et, dans une start-up, per­son­ne n’a vrai­ment le temps de vous aider à vous adapter au con­texte pro­fes­sion­nel. Mais cette expéri­ence m’a per­mis de garder mon cap : je con­tin­ue à tra­vailler dans mon domaine, alors que, sou­vent, après cinq ans d’études ou plus, les diplômés en sci­ences humaines et sociales s’orientent vers un tout autre secteur que leur dis­ci­pline d’origine. »

Mohamed Sabt est un des qua­tre lau­réats du prix de thèse Guy Deniélou 2017 de l’UTC. Ses travaux ont déjà eu de pre­mières retombées pra­tiques, en met­tant en évi­dence des failles dans la sécu­rité de deux sys­tèmes dont Android, et lui ont ouvert les portes d’une start-up.

 Orig­i­naire de Bahrein, Mohamed Sabt est arrivé à Com­piègne en 2007. Six mois de français inten­sif, un diplôme d’ingénieur en génie infor­ma­tique, et un mas­ter sur les sys­tèmes de trans­port intel­li­gents… Puis, en 2013, il a inté­gré Orange Labs, le cen­tre de R&D d’Orange, pour un doc­tor­at en Cifre sous la direc­tion d’Abdelmadjid Bouab­dal­lah, du lab­o­ra­toire Heudiasyc.

Sa thèse, soutenue en décem­bre 2016, a porté sur la sécu­rité des smart­phones pour les appli­ca­tions sen­si­bles telles que le paiement. « Dans un pre­mier temps, j’ai étudié les lim­ites des tech­nolo­gies actuelles en util­isant l’approche de la sécu­rité prou­vée : une sous-branche des math­é­ma­tiques appliquées, qui per­met de démon­tr­er qu’un sys­tème est sécurisé ou, au con­traire, de met­tre à jour ses failles. Avec cette méth­ode, j’ai iden­ti­fié des vul­néra­bil­ités dans deux sys­tèmes large­ment déployés : l’entrepôt de clés d’Android (qui pro­tège les clés cryp­tographiques du sys­tème d’exploitation) et les pro­to­coles sécurisés SCP de Glob­alPlate­form, un con­sor­tium de lead­ers de la carte à puce. Six mois avant la pub­li­ca­tion de ces résul­tats, j’ai infor­mé l’équipe de sécu­rité d’Android pour qu’elle puisse cor­riger la faille et con­tac­té Glob­alPlate­form, qui a mis en place une task force pour pren­dre en compte mes analyses. »

Un profil qui fait la différence

Reste que prou­ver la sécu­rité d’un sys­tème com­plexe en faisant unique­ment appel aux math­é­ma­tiques prend beau­coup de temps. Or les tech­nolo­gies mobiles évolu­ent très vite. Mohamed Sabt a donc exploré une voie com­plé­men­taire. « Pour mieux pro­téger les appli­ca­tions sen­si­bles d’un smart­phone, il est pos­si­ble de les faire tourn­er sur un envi­ron­nement d’exécution de con­fi­ance (TEE en anglais), qui est implan­té sur un com­posant matériel spé­ci­fique et s’exécute en par­al­lèle du sys­tème d’exploitation prin­ci­pal (par exem­ple, Android). De cette manière, en cas d’attaque du sys­tème prin­ci­pal, elles sont préservées. Pour opti­miser cette solu­tion, j’ai pro­posé une méthodolo­gie fondée sur un sys­tème de cryp­togra­phie très avancé qui per­met de sécuris­er encore davan­tage les appli­ca­tions fonc­tion­nant sur un TEE. »

Ce que lui a apporté ce tra­vail ? « Des con­nais­sances tech­niques appro­fondies, bien sûr, mais pas seule­ment. Faire une thèse, c’est s’attaquer à un prob­lème que per­son­ne n’a encore résolu ; se con­fron­ter à la ges­tion d’un pre­mier gros pro­jet de recherche de trois ans ; acquérir une cul­ture de l’analyse cri­tique en dépouil­lant des pub­li­ca­tions sci­en­tifiques sou­vent con­tra­dic­toires ; appren­dre à rédi­ger soi-même des pub­li­ca­tions sci­en­tifiques très pointues… » Autant de com­pé­tences que Mohamed Sabt a choisi de met­tre au ser­vice d’une start-up fondée par des anciens d’Orange Labs : Dejamo­bile, qui développe en par­ti­c­uli­er des solu­tions de paiement mobile. « Ma mis­sion est à la fois d’apporter un œil expert sur les appli­ca­tions à court terme de Dejamo­bile et d’anticiper les avancées tech­nologiques à moyen terme pour con­serv­er une longueur d’avance en sécu­rité. Dans une entre­prise, on ne fait pas de recherche pure et dure. Et, au moins dans un pre­mier temps de ma car­rière, c’est ce que je souhaitais : m’orienter vers la recherche appliquée. Avec cet avan­tage que le pro­pre d’une start-up est de pren­dre des risques pour déploy­er rapi­de­ment des solu­tions innovantes. » 


Questions à Abdelmadjid Bouabdallah

Pro­fesseur à l’UTC, directeur du départe­ment Génie infor­ma­tique et chercheur à Heudiasyc

 Quel était l’enjeu de la thèse de Mohamed Sabt pour Heudiasyc ?

La cyber­sécu­rité est une thé­ma­tique stratégique sur laque­lle Heudi­asyc détient des com­pé­tences recon­nues depuis une quin­zaine d’années. L’équipe a conçu plusieurs solu­tions inno­vantes dans ce domaine, dont une en cours de développe­ment dans le cadre d’un pro­jet de start-up. La thèse de Mohamed Sabt, qui présen­tait plusieurs chal­lenges dans un domaine nou­veau, a con­forté cette exper­tise et l’importance de notre col­lab­o­ra­tion avec Orange Labs. C’est un parte­naire avec lequel nous tra­vail­lons sur les réseaux et la sécu­rité des com­mu­ni­ca­tions depuis 1998 et qui recrute des doc­tor­ants, notam­ment de l’UTC.

Comment sensibiliser les étudiants ingénieurs à l’intérêt d’un doctorat ?

Je crois qu’il faut les met­tre sur les rails de la recherche très en amont du doc­tor­at. Mohamed Sabt en est un bon exem­ple. Lorsqu’il était étu­di­ant ingénieur, nous lui avons d’abord pro­posé un petit pro­jet de recherche sur la sécu­rité des trans­ac­tions avec un mobile, dans le cadre d’un tra­vail mené avec Orange, puis, par la suite, un stage de recherche chez Orange. Comme il a man­i­festé un grand intérêt pour la recherche, nous avons réfléchi avec Orange Labs à un sujet de thèse intéres­sant pour lui. Il s’ag­it d’une approche que nous dévelop­pons pour quelques-uns de nos étu­di­ants au poten­tiel évident.

Toute per­son­ne exerçant une activ­ité pro­fes­sion­nelle depuis au moins trois ans peut sol­liciter l’obtention d’un diplôme d’Etat par la val­i­da­tion des acquis de l’expérience (VAE). Ingénieur chez Safran, Flo­rent Bouil­lon, 45 ans, a choisi cette voie pour pré­par­er un doc­tor­at sous la direc­tion de Zoheir Aboura, du lab­o­ra­toire Roberval.

 Pourquoi vous être engagé dans un doctorat ?

Après mon diplôme d’ingénieur, j’avais choisi d’entrer à l’Aérospatiale, attiré par des pro­grammes comme Ari­ane 5, et, depuis, j’ai fait toute ma car­rière dans la R&D. Aujourd’hui, je suis ingénieur en développe­ment et cal­cul de struc­ture chez Safran Ceram­ics, le cen­tre d’excellence de Safran sur les matéri­aux com­pos­ites résis­tant à de très hautes tem­péra­tures. Mon pro­jet de doc­tor­at a ger­mé en dis­cu­tant avec des col­lègues : les étrangers, qui ne con­nais­sent pas vrai­ment le diplôme d’ingénieur à la française, s’étonnaient que je ne sois pas doc­teur, et, en France, beau­coup trou­vaient que mon approche était davan­tage celle d’un doc­teur que d’un ingénieur clas­sique par­tant de l’existant. Peu à peu, l’idée a fait son chemin. En voy­ant la VAE se dévelop­per, j’ai décidé de sauter le pas.

 Comment obtient-on ce diplôme par la VAE ?

J’ai rédigé un mémoire de 170 pages inti­t­ulé “Con­tri­bu­tion au développe­ment de méthodolo­gies pour la jus­ti­fi­ca­tion et la cer­ti­fi­ca­tion de matéri­aux com­pos­ites pour struc­tures aéro­nau­tiques”, que je sou­tiendrais en juin. Il s’agit d’une syn­thèse clas­sique des recherch­es et travaux réal­isés au cours de ma car­rière. Elle présente les méth­odes et démarch­es dévelop­pées pour valid­er que le com­porte­ment d’une struc­ture réal­isée dans un nou­veau matéri­au com­pos­ite respecte bien les con­traintes en ser­vice et les normes de sécu­rité spé­ci­fiques de l’aéronautique. L’objectif étant de démon­tr­er que ce tra­vail mené dans un cadre pro­fes­sion­nel est de même niveau que celui d’un doc­tor­ant clas­sique. Mais un mémoire de VAE compte un aspect sup­plé­men­taire par rap­port à une thèse con­ven­tion­nelle. Il est demandé au can­di­dat une analyse de son expéri­ence au-delà des résul­tats sci­en­tifiques. Pren­dre le temps de réfléchir à son par­cours n’est pas une chose aisée, mais c’est extrême­ment enrichissant.

Au final, l’ensemble est un exer­ci­ce exigeant. Je pen­sais y par­venir en un an et demi max­i­mum ; en fait, j’y ai passé trois ans, d’autant qu’en même temps, j’ai pris en charge un pro­jet de Safran Ceram­ics en lien avec mon doc­tor­at, mais très prenant : pilot­er la cer­ti­fi­ca­tion de la pre­mière pièce au monde en matéri­au com­pos­ite à matrice céramique mise en ser­vice sur le moteur d’un avion civil.

 Pourquoi avez-vous sollicité Roberval pour diriger votre mémoire ?

Je tra­vail­lais déjà sur des pro­jets de recherche asso­ciant Safran et ce lab­o­ra­toire, et je pilotais des doc­tor­ants « Cifre » dirigés par Rober­val. C’est un lab­o­ra­toire dont je partage la vision, parce qu’il n’érige pas de mur entre recherche académique et inno­va­tion. Chez Safran, la R&D fait par­tie de notre ADN. Notre posi­tion sur le podi­um français des déposants de brevets en est un mar­queur fort. Pour nous dif­férenci­er de la con­cur­rence, nous avons l’obligation d’innover et, pour cela, de men­er des recherch­es dont la final­ité est néces­saire­ment appliquée, mais qui soulèvent aus­si des ques­tions fon­da­men­tales. Notre démarche est donc faite d’allers et retours entre recherche et inno­va­tion. L’UTC s’inscrit bien dans cet esprit. Mon choix est aus­si lié aux rela­tions tis­sées avec l’équipe de Rober­val et en par­ti­c­uli­er avec le pro­fesseur Aboura. Avec eux, je me sen­tais en con­fi­ance pour réalis­er ce travail.

Quels bénéfices pensez-vous retirer de ce doctorat ?

Avant tout, un plaisir et une fierté per­son­nels, ce qui était ma moti­va­tion pre­mière. Ensuite, le titre de doc­teur est recon­nu à l’international. D’autre part, pour favoris­er l’innovation, Safran a mis en place une fil­ière d’experts, qui com­porte trois niveaux : expert à l’échelle d’une des sociétés du Groupe, expert Groupe et expert émérite. Je suis expert société et, même si ce n’est pas un sésame indis­pens­able, le doc­tor­at est un élé­ment de preuve qui peut m’aider à devenir expert Groupe. Mais, surtout, mon objec­tif – et celui de Safran – est de tra­vailler en inter­ac­tion avec les milieux académiques et non de leur sous-traiter des pro­jets de recherche sur le mode client/fournisseur. En faisant l’effort de devenir doc­teur, je me suis don­né les moyens d’aller plus loin dans cette démarche, plus enrichissante pour moi comme pour l’entreprise et les lab­o­ra­toires dont elle est partenaire.

Vous recrutez vous-même des doctorants : quels profils recherchez-vous ?

Safran appré­cie les doc­teurs et recrute beau­coup de doc­tor­ants en Cifre. Sou­vent, dans les pôles de recherche, il s’agit essen­tielle­ment de jeunes déjà tit­u­laires d’un diplôme d’ingénieur, car cette dou­ble com­pé­tence est un atout, et, à l’issue de leur thèse, plusieurs d’entre eux sont embauchés par le Groupe. Mais il n’est pas tou­jours évi­dent de trou­ver des candidats.

Benoît Dylews­ki fait par­tie des lau­réats du prix de thèse Guy Deniélou 2017. Il a effec­tué son doc­tor­at au lab­o­ra­toire Rober­val, dans le cadre d’un pro­jet impli­quant la RATP, qui, depuis, l’a recruté.

 Avec l’augmentation de la capac­ité des trains et donc de leur charge­ment, les prob­lèmes de fis­sur­a­tion des rails par fatigue de con­tact de roule­ment se sont ampli­fiés. Com­ment prévenir ce risque sus­cep­ti­ble d’entraîner la rup­ture d’un rail ? C’est la ques­tion à laque­lle Benoît Dylews­ki a con­sacré sa thèse. Un sujet majeur pour les réseaux fer­rovi­aires, comme pour l’UTC, qui mène de nom­breux de pro­jets en lien avec ce secteur et fait par­tie des mem­bres fon­da­teurs de l’Institut de recherche tech­nologique Raile­ni­um, un des Investisse­ments d’avenir.

Cette thèse s’inscrivait ain­si dans le cadre d’un pro­jet de Raile­ni­um ini­tié par Rober­val, Cerv­ifer, et a été dirigée par deux chercheuses de ce lab­o­ra­toire, Sal­i­ma Bou­vi­er et Mar­i­on Ris­bet. « Mon tra­vail con­cer­nait un lot de Cerv­ifer piloté, côté indus­triel, par la RATP, explique Benoît Dylews­ki. J’ai réal­isé des analy­ses expéri­men­tales sur des échan­til­lons de rails prélevés sur le RER pour car­ac­téris­er leurs évo­lu­tions microstruc­turales, physic­ochim­iques et mécaniques à mesure de l’accumulation des charge­ments sup­port­és. Ensuite, j’ai croisé ces résul­tats avec des sim­u­la­tions numériques. Ces études ont per­mis d’améliorer notre com­préhen­sion des phénomènes de défor­ma­tion pro­gres­sive et de fis­sur­a­tion des rails, ce qui était le prin­ci­pal objec­tif, mais aus­si de pré­conis­er des solu­tions pour amélior­er la main­te­nance pré­dic­tive et éviter une fis­sur­a­tion en profondeur. »

 Une vraie plus-value

Pour Benoît Dylews­ki, ces trois années de doc­tor­at ont été par­ti­c­ulière­ment rich­es : « Out­re une spé­cial­i­sa­tion dans un domaine d’expertise, j’ai acquis la maîtrise de tech­niques d’analyse expéri­men­tale que je n’avais fait que décou­vrir durant ma for­ma­tion d’ingénieur. J’ai aus­si eu une expéri­ence appro­fondie de la recherche parte­nar­i­ale entre un lab­o­ra­toire uni­ver­si­taire et un indus­triel. Je suis inter­venu dans des con­grès sci­en­tifiques inter­na­tionaux et j’ai enseigné à l’UTC, ce qui m’a appris à vul­garis­er mon tra­vail de recherche. C’est une vraie plus-val­ue par rap­port à mon diplôme d’ingénieur. »

Avant même sa sou­te­nance, en décem­bre 2016, le jeune doc­teur a d’ailleurs été recruté par le Lab­o­ra­toire essais et mesures (LEM) de la RATP. Cette struc­ture, qui compte trois pôles – mécanique, élec­tric­ité et physic­ochimie –, réalise une palette très var­iée d’essais et mesures sur toutes les com­posantes du trans­port urbain (matériels roulants, infra­struc­tures, équipements, sta­tions…) : essais en lab­o­ra­toire, par exem­ple pour véri­fi­er que les pièces pro­posées par les four­nisseurs respectent les spé­ci­fi­ca­tions ou encore pour analyser les caus­es de défail­lance d’une pièce… Mais aus­si essais sur site, par exem­ple pour homo­loguer de nou­veaux matériels roulants ou pour mesur­er la qual­ité de l’air dans le métro. Benoît Dylews­ki est ingénieur d’essais et analy­ses de défail­lances en métal­lurgie au pôle mécanique du LEM. « En com­mençant mon doc­tor­at, je ne savais pas si je me dirig­erai vers l’industrie ou vers un poste d’enseignant-chercheur. Finale­ment, après trois ans en lab­o­ra­toire, le monde indus­triel m’attirait davan­tage. Mais je n’exclus pas, plus tard dans ma car­rière, de revenir à la recherche académique. » n


Questions à Rémy Foret, Directeur du Laboratoire essais et mesures de la RATP

 Fin 2016, outre Benoît Dylewski, le LEM, qui emploie 70 personnes, a recruté trois docteurs. Est-ce une politique délibérée ?

Nous n’avons pas une volon­té affichée de recruter des doc­teurs plutôt que des ingénieurs, mais ce n’est pas un hasard si nous en embau­chons. Leur tech­nic­ité, leurs com­pé­tences en ter­mes d’analyse, d’abstraction, leur capac­ité à se pos­er des ques­tions nous intéressent. Nous avons en par­ti­c­uli­er besoin de per­son­nes capa­bles d’analyser les don­nées com­plex­es issues de nos essais. En out­re, pour con­serv­er notre légitim­ité dans l’entreprise, nous devons innover, con­cevoir de nou­velles méthodolo­gies, de nou­veaux moyens d’essais, ce qui sup­pose de réalis­er un état de l’art des tech­nolo­gies, des études de fais­abil­ité, des développe­ments… Ce sont des tâch­es qui peu­vent s’apparenter à de la recherche, pour lesquelles les com­pé­tences d’un doc­teur sont impor­tantes.

Quels profils privilégiez-vous ?

Lorsque nous recru­tons, nous soumet­tons aux can­di­dats un ques­tion­naire per­me­t­tant d’évaluer leurs com­pé­tences tech­niques, leur exper­tise sci­en­tifique et leur poten­tiel en man­age­ment. Nos critères tech­niques et sci­en­tifiques sont très exigeants et un ingénieur n’ayant qu’une expéri­ence en ges­tion de pro­jet risque de ne pas y répon­dre. Mais un doc­teur qui a un pro­fil de chercheur pur et dur, peu de dis­po­si­tions pour le man­age­ment et surtout aucune expéri­ence du monde indus­triel, ne passerait a pri­ori pas non plus. Ce qui nous intéresse ce sont plutôt des doc­teurs qui ont aus­si un diplôme d’ingénieur et qui ont fait leur thèse dans le cadre d’un parte­nar­i­at avec un indus­triel ou en Cifre, ou qui tra­vail­laient déjà dans l’industrie.

Une large part des doc­teurs de l’UTC s’oriente vers le monde académique. Exem­ple avec Baochao Wang, qui a réal­isé une thèse sur les éner­gies renou­ve­lables, sous la direc­tion de Manuela Sechi­lar­iu et Fab­rice Loc­ment, du lab­o­ra­toire Avenues.

 En Chine, comme en France, le nom­bre de doc­teurs arrivant chaque année sur le marché du tra­vail excède désor­mais large­ment celui des postes offerts dans l’enseignement supérieur et la recherche, et de plus en plus de jeunes chercheurs s’orientent vers les entre­pris­es. Sitôt sa thèse soutenue, en 2014, Baochao Wang, lui, a été recruté comme enseignant-chercheur au départe­ment de génie élec­trique d’une des meilleures uni­ver­sités chi­nois­es, le Harbin Insti­tute of Tech­nol­o­gy (HIT). Son passe­port : un doc­tor­at réal­isé dans le cadre d’un pro­gramme asso­ciant l’organisme chi­nois de sou­tien de la mobil­ité uni­ver­si­taire, le Chi­na Schol­ar­ship Coun­cil (CSC), et le réseau français des uni­ver­sités de tech­nolo­gie et des Insa.

« Ini­tiale­ment, je pré­parais un mas­ter en génie élec­trique au HIT et je n’envisageais pas de faire une thèse, racon­te le jeune doc­teur. Mais mon père m’a con­seil­lé d’aller jusqu’au doc­tor­at pour élargir mes per­spec­tives de car­rière. Pour cela, j’ai passé un entre­tien au HIT et, à cette occa­sion, j’ai décou­vert que le CSC pou­vait accorder une bourse doc­tor­ale à des étu­di­ants chi­nois réal­isant leur thèse dans une UT ou un Insa. »

 Un sujet stratégique : les microréseaux électriques intelligents

Dans le cadre de ce pro­gramme de mobil­ité inter­na­tionale, le lab­o­ra­toire Avenues de l’UTC avait pro­posé un sujet de thèse sur un de ses grands thèmes de recherche : les microréseaux élec­triques intel­li­gents inté­grant, à l’échelle d’un bâti­ment, une pro­duc­tion d’énergie renou­ve­lable, notam­ment via des pan­neaux pho­to­voltaïques, ain­si qu’un sys­tème de stock­age et un généra­teur d’électricité clas­sique en sec­ours. L’enjeu étant de gér­er la pro­duc­tion et la con­som­ma­tion d’énergie de manière à ali­menter le bâti­ment au meilleur coût et en priv­ilé­giant au max­i­mum l’électricité renouvelable.

« Les éner­gies renou­ve­lables étaient un sujet stratégique, qui m’intéressait beau­coup, pour­suit Baochao Wang. Et la per­spec­tive de faire une thèse en France en trois ans et demi, alors qu’il en faut qua­tre ou cinq en Chine, me sédui­sait. J’ai pos­tulé auprès d’Avenues et j’ai été retenu. Mais, avant de par­tir en France, j’ai signé un con­trat avec le HIT, qui s’engageait à me recruter à mon retour, car les uni­ver­sités chi­nois­es font une grande con­fi­ance à la qual­ité des étab­lisse­ments étrangers sélec­tion­nés par le CSC pour y envoy­er des étudiants. »

 Niveau d’exigence élevé, décou­verte d’une nou­velle langue, d’un pays étranger… Cette expéri­ence française a par­fois été ardue, mais très for­ma­trice. « J’ai bien sûr acquis des con­nais­sances appro­fondies en génie élec­trique. Mais j’ai aus­si appris com­ment organ­is­er un tra­vail de recherche et com­ment rédi­ger une pub­li­ca­tion sci­en­tifique. En France, il y a une cul­ture de l’organisation jusque dans l’écriture : on struc­ture un doc­u­ment, on écrit cor­recte­ment, ce qui n’est pas du tout le cas en Chine. »

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