Une automatisation en trompe-l'œil

On associe souvent l'intelligence artificielle à la suppression d'emplois et au développement de postes hautement qualifiés. Intervenant au séminaire GE90, le sociologue Antonio Casilli, professeur à Télécom ParisTech, est venu nuancer cette vision en présentant ses études sur le travail caché derrière l'automatisation numérique.

Une automatisation en trompe-l'œil

« L'intelligence artificielle ne supprime pas le travail mais le rend invisible et le morcelle en micro-tâches » résume-t-il. La thèse de ce spécialiste de l'anthropologie numérique va à l'encontre de nombre d'évidences communément admises. Selon lui, l'idée de remplacement de l'homme par l'I.A. serait avant tout un artifice marketing et idéologique destiné à dissimuler le travail gratuit des consommateurs eux-mêmes et l'emploi de travailleurs précaires à l'autre bout de la planète.

En comparant la communication des entreprises sur l'avènement imminent de services entièrement automatiques avec la réalité des coulisses techniques et humaines, son analyse met en avant un décalage flagrant. Basé encore largement sur l'intervention humaine, le fonctionnement réel des applications serait caché grâce à des discours sur l'autonomie des machines largement diffusés auprès du grand public. « A côté des défis scientifiques et d'ingénierie, nous assistons aussi à la construction d'un discours visant à défendre des intérêts économiques et une vision politique » souligne-t-il.

Des hommes derrière l'I.A.

A travers le décryptage de cas concrets comme la plate-forme Uber, le véhicule autonome et les moteurs de recherche, les étudiants ont pu découvrir une vision différente de services utilisés quotidiennement. L'exemple emblématique de l'outil de réservation en ligne de chauffeur Uber a ainsi été analysé sous plusieurs aspects. Présenté comme un simple outil de mise en relation entre passagers et conducteurs, cette application collecte aussi les données de ses utilisateurs sans contreparties. « Les chauffeurs passent plus de temps devant leurs mobiles à transmettre des informations à Uber que sur la route, les demandes de trajets des passagers servent à établir des cartographies des déplacements et des fréquentations pour rendre plus efficace le système » explique le chercheur, écrans à l'appui. Présenté comme l'étape suivante permise par les progrès de l'I.A., le projet de taxi autonome d'Uber a fait l'objet d'une démystification en règle. Censé circuler sans aucune action humaine, ce véhicule ferait en réalité appel à des opérateurs à distance ou même au passager pour repérer les obstacles.

Le thème fondamental du machine learning a aussi été abordé en expliquant certains fonctionnements des moteurs de recherche. Présenté comme le résultat d'un apprentissage autonome, la capacité à reconnaître et référencer sans cesse de nouveaux contenus ne serait en fait pas exempt d'interventions humaines volontaires. Seule l'entrée intentionnelle de milliers de données permettrait aux machines de faire face à certaines situations complexes. « Des millions de « petites mains » invisibles car localisées en dehors des pays occidentaux en Inde, Philippines, Indonésie et Afrique notamment interviennent dans le monde pour le compte des GAFAM » explique le scientifique qui s'est appuyé sur des enquêtes réalisées dans plusieurs de ces pays. Dans le monde, des dizaines de millions de personnes sont payées à la tâche pour nommer des photos, classer des vidéos et musiques par genre, associer des mots ou expressions à des sites, traduire des termes dans leurs langues.

Recrutés à la tâche via des plateformes en ligne comme Amazon Mechanical Turk à des prix très bas, ces contributeurs invisibles sont pourtant omniprésents derrière les services offerts sur le Web. Ils ne sont pas les seuls. Dans de nombreuses circonstances, les internautes sont invités à formuler des suggestions pour améliorer un service de traduction ou de sélection de lieux de loisirs. « Les promesses de progrès technologiques permettant à l'intelligence des machines de devenir totalement indépendante des hommes reviennent cycliquement depuis plus de 70 ans mais je ne crois pas beaucoup en ces prophéties » conclut avec un certain pessimisme Antonio Casilli.