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L’envers du dopage

Avec son livre « Le dopage sans duperie », Pierre Steiner, enseignant-chercheur au laboratoire Costech, nous propose une réflexion philosophique sur le dopage mais aussi sur le sport professionnel de compétition en général.

L’envers du dopage

Alimentant les conversations des sportifs comme des sédentaires, le dopage ne laisse personne indifférent. Au-delà des polémiques liées à l'actualité, les points de vue révèlent des visions différentes du sport et de ses rapports avec la technologie. « Le simplisme moralisateur avec lequel les médias traitent ce sujet me donnait envie d'analyser les arguments utilisés par les tenants de la lutte antidopage » explique le philosophe spécialiste d'épistémologie ainsi que des rapports entre société et technologie. Son livre tente d'aller au-delà des appels à la santé, à l'équité et aux vertus « naturelles » du sport.

Il envisage le dopage non comme une exception mais comme une pratique omniprésente passée sous silence. Ce phénomène serait le corollaire incontournable de la recherche de la victoire sur les autres et de la performance. Citant des exemples d'amélioration des capacités physiques grâce à l'absorption de substance de l'antiquité à nos jours, l'auteur nous montre que sport de compétition et dopage seraient en fait liés dès l'origine. De manière plus générale, il conteste la notion d'un sport « pur » des origines débarrassé des artifices de la technologie : « Tout sport demande au minimum des infrastructures et des objets pour jouer, certaines disciplines ont été totalement bouleversées par l'arrivée de nouveaux équipements ».

 Une lutte anti-dopage aux effets paradoxaux ?

Faire de la lutte anti-dopage le garant unique de la santé des sportifs et de l'égalité entre chaque concurrent lui semble très discutable. Alors que les conséquences sanitaires des exigences du sport de haut-niveau en termes de performances et de spectacle restent peu débattues, le dopage monopolise confortablement toutes les attentions. L'interdiction pourrait avoir bien plus d'effets pervers qu'une éventuelle autorisation sous conditions. L'utilisation dangereuse de produits sans contrôle médical, les trafics et l'inégalité des chances seraient favorisés par l'illégalité.

La réflexion est poussée jusqu'à imaginer la création pour chaque discipline d'une catégorie indépendante admettant le dopage. La classification de produits et procédés en tant que dopage ou non lui paraît conventionnelle et non absolue. Il souligne en particulier dans ce domaine la faiblesse de l'opposition entre "naturel" et "artificiel" : « On admet le séjour dans des tentes hypoxiques pour augmenter la production de globules rouges alors que l'on condamne l'utilisation de substances produites naturellement par le corps comme certaines hormones ». Pierre Steiner bat aussi en brèche l'idée que le dopage remettrait en cause significativement le classement de compétitions par ailleurs équitables. « L'inégalité créée par le dopage est-elle supérieure aux différences d'accès aux techniques d'entraînement les plus récentes et à des matériels de plus en plus coûteux ? ».

En l'absence d'études sur les effets précis des substances dopantes ne surestime-t-on pas leur importance sur les résultats sportifs par rapport à d'autres facteurs ? « L'apparition du dérailleur en cyclisme dans les années 20 avait fait prédire à certains un bouleversement des classements, voire la victoire des plus faibles... » note t-il è note-t-il non sans un brin d'ironie.