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L’esprit du collectif

Professeur de classe exceptionnelle à l’université de technologie de Compiègne (UTC), spécialiste en automatique et robotique, notamment dans le domaine de véhicules intelligents et autonomes, Ali Charara, dirige, depuis janvier 2019, l’Institut des sciences de l’information et de leurs interactions (INS2I) au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

L’esprit du collectif

Ali Charara a grandi durant la guerre. Celle du Liban. Sa boussole par ces vents mauvais de l'histoire ? Le savoir et les livres dans lesquels il se réfugiait. Le savoir qui est, à ses yeux et ceux de sa famille, le seul rempart contre l'ignorance, mère de toutes les intolérances. Les livres et les poèmes comme refuge plein de richesses intellectuelles et de sens.

Le pays du cèdre, une mosaïque culturelle et un puzzle communautaire unique dans son genre. Riche dans ses différences, fragile dans son équilibre (marginalement stable pour un automaticien, comme Ali Charara) qui apprend à chacun à s'adapter continuellement.

Après le lycée, il rejoint, sur concours, l'école d'ingénieur de l'université libanaise à Beyrouth. Élève brillant, il vécut son premier voyage en France lors du stage de 4è année qu'il effectua à l'École nationale supérieure des mines de Paris (Mines ParisTech) : « ce fut une agréable surprise pour moi de pouvoir me promener paisiblement tous les jours au jardin du Luxembourg. » Un an plus tard, en 1987, il bénéficie d'une bourse d'excellence du gouvernement français et revient poursuivre ses études en métropole.

Après un DEA (actuel Master 2) à l'INP de Grenoble, il entame une thèse en « automatique appliquée aux paliers magnétiques actifs » à Annecy. L'idée ? Comment remplacer les roulements à billes qui maintiennent, dans toute machine tournante, le rotor et le stator par un électroaimant ? Une thèse soutenue en janvier 1992.

Dès septembre 1992, Ali Charara rejoint l'UTC en tant que maître de conférences au département de génie informatique. « Une université qui a beaucoup changé depuis. Le bâtiment Pierre Guillaumat, par exemple, n'existait pas encore. Il y avait des algécos à l'époque », souligne-t-il. « Pour un jeune enseignant chercheur, c'était très excitant de se trouver dans un établissement à taille humaine où régnait un degré de liberté et une agilité assez rares ailleurs. Un exemple : il n'y avait pas de salle de travaux pratiques en automatique. J'ai obtenu très facilement le budget nécessaire de Paul Gaillard, directeur des enseignements et de la pédagogie à l'époque. J'ai commandé le matériel nécessaire et eu tout loisir de monter les maquettes », ajoute-t-il. Outre ses activités d'enseignant chercheur, Ali Charara s'est rapidement impliqué dans d'autres domaines de la vie universitaire. Il a notamment dirigé une filière de génie informatique, était chargé de communication du département, élu au conseil d'administration ou encore membre du premier CHSCT. Une étape de sa vie universitaire qui l'a, à bien des égards, énormément enrichi. « Ce qui m'intéresse, c'est de travailler avec les autres. Le travail d'équipe, le travail collectif me tiennent énormément à cœur », dit-il.

En 2000, Ali Charara obtient l'habilitation à diriger des recherches (HDR) et est élu au Comité national de la recherche scientifique, dans le collège des maîtres de conférences et maître assistant, des chargés de recherche des autres EPST ou équivalent, ou venant de la recherche industrielle. Instance qui constitue le jury d'admissibilité pour le recrutement des chercheurs au CNRS. Trois ans plus tard, en 2003, il est nommé professeur à l'UTC et devient chargé de mission « robotique et automatique » au département, aujourd'hui on parle d'institut, « sciences et technologies de l'information et de communication » du CNRS. Département en charge des laboratoires labellisés CNRS, tel Heudiasyc (heuristique et diagnostic des systèmes complexes) à l'UTC dont il est devenu le directeur adjoint en 2004, puis directeur de 2008 à 2017.

« Le laboratoire Heudiasyc a été créé en 1980 et associé au CNRS dès 1981. Il l'est toujours. C'est un laboratoire qui a été, dès le départ, pluridisciplinaire intégrant l'informatique, la robotique, l'automatique, la recherche opérationnelle... Ce qui était rare à l'époque. Aujourd'hui, on remplacerait le terme " heuristique " par intelligence artificielle même si l'on parle plus d'approche numérique et moins d'approche symbolique comme à l'époque », explique Ali Charara tout en soulignant qu'il a beaucoup appris aux côtés de Bernard Dubuisson, le premier directeur de Heudiasyc. Toujours dans un souci d'interdisciplinarité, il contribue, en 2009, à la création de la fédération de recherche interdisciplinaire « Systèmes hétérogènes en interaction », puis en 2011, du laboratoire d'excellence " Maîtrise des systèmes technologiques " (Labex MST2). Scientifique, il ne néglige pas pour autant les aspects socio-économiques de la recherche. « C'est dans les gènes de l'UTC que d'allier une recherche technologique d'excellence associée au CNRS et un partenariat industriel de haut niveau », insiste Ali Charara. En témoigne, notamment, la création en 2017, de SivaLab, un laboratoire commun entre le Groupe Renault et Heudiasyc spécialisé dans les systèmes de localisation et de perception pour les véhicules autonomes.

En témoigne, également, son investissement au niveau local et régional lorsque l'État s'apprêtait, en 2004, à lancer les appels à projets pour la mise en œuvre de pôles de compétitivité. Les différentes régions de France étaient sur les rangs. La Picardie ne faisait pas exception. Pour ne pas laisser passer le train, le président de la région Picardie et le directeur de l'UTC de l'époque le mandatent pour coordonner i-Trans en région, un projet de pôle de compétitivité dédié au transport lancé par la région Nord-Pas-de-Calais avec pour partenaire principal la région Picardie. Pari réussi, puisque i-Trans, dont il a été directeur scientifique adjoint de 2005 à 2009, a non seulement été retenu mais a été considéré comme un pôle de classe mondiale.

Un parcours exceptionnel qui le mène de nouveau au CNRS où il dirige, depuis janvier 2019, l'Institut des sciences de l'information et de leurs interactions (INS2I) au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).