Articles

Quand le numérique questionne l’écriture

Serge Bouchardon vient de publier La valeur heuristique de la littérature numérique aux éditions Hermann. Maître de conférences HDR en sciences de l’information et de la communication, directeur adjoint du laboratoire Costech, il nous livre ses réflexions sur ce sujet.

Quand le numérique questionne l’écriture

En quoi la littérature numérique présente-t-elle une valeur heuristique nouvelle par rapport à la littérature « papier » ?

La création littéraire avec et pour l’ordinateur existe depuis plus d’un demi-siècle. Qu’il s’agisse de fictions hypertextuelles, de poèmes animés, d’œuvres faisant appel à la génération automatique de textes ou encore d’œuvres participatives, la création littéraire numérique est florissante, notamment en ligne. Parce qu’elle est au croisement d’enjeux littéraires, communicationnels, épistémologiques, pédagogiques, la littérature numérique est un objet particulièrement fécond. Elle permet d’interroger et de repenser certaines notions comme celle d’auteur, de récit, de texte, de matérialité… Sa valeur heuristique, c’est celle qui permet de faire retour sur certaines notions, mais c’est aussi celle qui donne à voir et ouvre des pistes en matière d’écriture numérique.

Qu’apporte votre ouvrage à la réflexion sur l’écriture numérique ?

Nous écrivons tous sur support numérique. À titre d’exemples, on peut mentionner : écrire un courrier électronique, préparer un diaporama, rédiger un texte à plusieurs et en mode synchrone grâce à un outil collaboratif en ligne, écrire un message sur un site de microblogging… Je pose comme hypothèse que l’instrumentation par les technologies numériques transforme les pratiques d’écriture, dont les caractéristiques me semblent devoir être réinterrogées dès lors que le support d’inscription devient numérique. L’écriture sur un support numérique met l’accent sur les notions d’écriture visuelle, d’écriture multimédia et d’écriture à manipuler. Le numérique incite à retrouver et à penser l’écriture dans toute sa complexité, et la « littérature numérique » est un bon objet pour appréhender cette complexité. C’est pourquoi nous avons incorporé des exemples de littérature numérique dans les modules pédagogiques conçus dans le cadre d’un projet sur l’enseignement de l’écriture numérique (projet PRECIP mené à l’UTC et financé par la Région Picardie, precip.fr).

Comment la littérature numérique est-elle appelée à évoluer ?

Il est délicat de se prononcer avec assurance sur une telle question de prospective. Pour le moment, il s’agit plus d’un champ expérimental. On peut penser que la littérature numérique risque de se déliter dans le jeu vidéo et dans le « net art », ou encore qu’elle tracera une voie qui n’aura plus rien à voir avec la littérature, mais qui sera reliée à la création numérique au sens large. On peut aussi penser que des productions continueront à proposer des expériences littéraires interactives.

Vous êtes intervenu lors du colloque « La décision : processus et dynamiques » organisé le 16 janvier par Sorbonne Universités. Quel est l’impact des outils sur les processus de décision ? Et sur la littérature numérique ?

La question « Les outils nous laissent-ils décider ? » se pose de façon plus forte parce que nous assistons à une délégation de plus en plus importante de nos actes à des systèmes informatiques, mais aussi parce que le changement épistémologique des « big data » redonne de la matière à ceux qui craignent que les outils – notamment de calcul – décident pour nous. Cela permet d’interroger le phénomène technique dans sa dimension constituante des expériences humaines et des pratiques sociales. Par exemple, dans la littérature numérique, le dispositif technique joue un rôle crucial qui incite rétrospectivement à prendre en compte l’importance de la dimension technique et de la matérialité dans tout dispositif de production et de réception littéraires.

Que retenir de ce séminaire ?

J’ai été très séduit par son esprit, visant une recherche réellement pluridisciplinaire et pluri-structures. Cette volonté est de bon augure pour l’avenir de Sorbonne Universités.