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"La crise comme opportunité d’innovation" [B. Stiegler]

Trois questions à Bernard Stiegler, philosophe et directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du centre Pompidou.

"La crise comme opportunité d’innovation" [B. Stiegler]

La crise peut-elle être, selon vous, une opportunité pour innover ?

C'est toujours dans les crises que les choses importantes surviennent dans le savoir, qu'il soit scientifique, artistique, politique ou religieux. La société occidentale s'est construite sur des crises successives. Le principe d'évolution de l'Occident depuis les grecs repose en effet sur la capacité de la société à provoquer des crises et des opportunités pour réinventer les manières et façons de vivre. Reste que la crise que nous vivons actuellement est d'un type spécial car planétaire, qui affecte autant les indiens d'Amazonie que le cœur de Manhattan ou la City à Londres. La question qui se pose est aujourd'hui la suivante : comment faire de cette crise un moment critique ? Car la critique, selon Emmanuel Kant, n'est pas la dénonciation mais l'analyse des limites. Et par cette analyse des limites, l'ouverture de nouvelles possibilités. À ce titre, un bon ingénieur doit être un spécialiste de ces questions posées par ces limites. Nous vivons aujourd'hui une nouvelle épreuve des limites, celles de la technologie.

Assiste-t-on à une crise de notre modèle d'innovation ?

Il y a un doute fondamental de la société vis-à-vis de la positivité de la technique. Finalement, quelle crise sommes-nous en train de subir ? D'abord celle d'un modèle, celui de la destruction créatrice. On assiste à une remise en cause par la société du modèle économique Schumpéterien de l'innovation fondé sur le consumérisme, né dans les années 1920 aux États-Unis. Autrement dit, une remise en cause du mode de vie américain. Auparavant créatrice, la destruction est aujourd'hui destructrice et semble ne plus présenter de caractère positif. Il nous faut innover en matière d'innovation. Tous les modèles existants sont épuisés. Demain va voir naître ou émerger de nouveaux modèles d'innovation fondés sur l'innovation sociale. À travers l'association Ars Industrialis que j'ai créée, nous militons en faveur d'une nouvelle société industrielle, ou plutôt sa réinvention. Nous soutenons notamment que l'innovation se produit d'abord, à travers la technologie numérique, comme de l'innovation sociale. Nous sommes également persuadés que nous entrons dans un processus de reterritorialisation qui n'est pas du tout un retour au local, ni un repli sur le territoire national.Il s'agit d'un réagencement des rapports entre la déterritorialisation et la reterritorialisation. À ce titre, les réseaux numériques, qui sont des réseaux territoriaux, permettent la mise en place de politiques locales de réseaux sociaux extrêmement dynamiques. La technologie permet en ce sens de prendre des initiatives territoriales.

Vous percevez néanmoins le numérique comme à la fois un poison et un remède ?

Comme l'a montré Maryanne Wolf, neuroscientifique américaine, nos cerveaux sont transformés par la manière dont nous pratiquons la lecture et l'écriture. Le numérique transforme en ce sens radicalement nos organes supérieurs cérébraux, et cela suppose d'arrêter de penser les sciences humaines comme un simple supplément à l'informatique dans le domaine du numérique. Le numérique est pour moi un pharmakon, à la fois un remède et un poison. Si le numérique permet d'envisager plusieurs types de modèles contributifs, il fait également aujourd'hui de nombreux dégâts : hyperconsommation, dépendance addictive des pratiques du numérique... Il nous faut donc en énoncer clairement les limites avant même d'imaginer une innovation responsable qui serait corrélée à un vrai débat social. La société se trouve engagée dans un processus de réticulation, qui ne fonctionne plus aujourd'hui sur un modèle qui voyait l'information voyager de manière unidirectionnelle du producteur au consommateur. L'information est désormais produite et diffusée entre une infinité de contributeurs. Intéressons-nous de ce fait plus particulièrement à la recherche contributive, qui est à la base de l'économie contributive, même s'il existe aussi des modèles contributifs dont je combats les effets, comme Facebook©, qui pour moi constitue un modèle de contributivité détournée à la fois dangereux et pervers. L'UTC est à mon sens quasiment la seule université en France à pouvoir porter des recherches de ce type, mais cela nécessite un réagencement ou une ré-articulation des génies scientifique et technologique avec les sciences humaines, à travers le développement des digital humanities ou digital studies...

Le saviez-vous ?

Ars industrialis, association internationale créée en 2005 par Bernard Stiegler, propose de développer une réflexion critique sur les technologies de l'esprit et interroger les impératifs économiques qui les sous-tendent.