Chronique

Un nouveau Bescherelle économique

« La France peut-elle tirer son épingle du jeu en s’appropriant les nouveaux modèles d’affaires créés par le numérique ? Le rapport ’La nouvelle grammaire du succès, La transformation numérique de l’économie française’ apporte des éléments de réponse », introduit Philippe Lemoine, président du Forum d’Action Modernités ainsi que de la Fondation internet nouvelle génération, chargé de la rédaction de ce rapport début 2014 par les ministres Moscovici, Pellerin et Montebourg. Il est venu en présenter les conclusions lors du séminaire Phiteco, organisé à l’UTC du 19 au 23 janvier.

Un nouveau Bescherelle économique

« Ce rapport repose sur quatre partis-pris : la co-construction, avec plus de 500 personnes associées à ce travail ; l’analyse, pour éviter un catalogue à la Prévert mais fournir les nouvelles règles du jeu du numérique ; l’action, essentielle dès qu’il s’agit de numérique, et la valorisation de l’audace, trop souvent sacrifiée en France et en Europe sur l’autel du réalisme », explique Philippe Lemoine, qui fut PDG de LaSer jusqu’en 2014, après avoir co-présidé le groupe Galeries Lafayette (1998-2005). Le résultat de ce travail tient en 327 pages et 180 propositions, dont 9 projets d’application immédiate, 53 mesures transversales et 118 recommandations pour les trois années à venir. Philippe Lemoine tient au mot « grammaire » : le rapport fournit les règles du nouveau langage de la compétition économique, règles à connaître et respecter pour s’exprimer dans le paradigme numérique.

Big data : l’arrivée de la « sur-traitance »

Trois grandes conclusions sont issues de ce rapport, à commencer par la transformation en profondeur qu’entraine le numérique dans tous les secteurs économiques. « La transversalité du digital a des conséquences majeures, notamment en termes de capital humain. Dans les 15 années à venir, un emploi sur deux sera transformé par le numérique », chiffre Philippe Lemoine. L’autre bouleversement, c’est celui de l’origine des innovations. Si elle restait l’apanage des entreprises il y a encore peu, aujourd’hui les individus arrivent en tête de la course à l’innovation. « Les individus se sont massivement appropriés les outils numériques, du smartphone à la tablette, et s’en servent pour innover, notamment dans les modèles économiques : économie collaborative, économie circulaire, etc. Les entreprises cavalent derrière ces nouveaux modèles pour tenter de s’adapter, souligne Philippe Lemoine. Elles doivent poursuivre aujourd’hui un double effort d’utilisation de ces outils et de transformation de leurs modèles pour rester dans la course. » Philippe Lemoine insiste également sur les données, le big data, « nouveau pétrole du 21ème siècle », que les entreprises sont encore peu nombreuses à intégrer dans leurs modèles d’activité, ou avec perplexité et maladresses. « Les entreprises qui sauront être à l’aise avec le big data, comme Google, Facebook, ou Amazon pourront exercer des activités de sur-traitance basées sur l’analyse des données et capter ainsi une grande partie de la valeur ajoutée, mettant en péril l’équilibre des entreprises traditionnelles », prévient Philippe Lemoine.

Une seule entreprise de moins de 30 ans dans le Top 100 français

La deuxième conclusion, c’est que cette transformation amène plus d’opportunités que de risques pour la France. « En effet, si l’on admet que les individus sont un nouvel actif économique majeur, alors la France est bien placée en matière d’éducation, d’équipement en outils numériques, de cadre législatif (loi informatique et libertés), etc. », souligne Philippe Lemoine, qui nuance : « Les entreprises françaises n’ont pas adopté le numérique aussi rapidement que les Français. Ainsi, 60% des Français ont au moins acheté une fois sur Internet, mais seuls 11% des entreprises françaises ont vendu au moins une fois sur Internet. Le marché de la publicité sur Internet reste marginal en France, tant en volume qu’en croissance, et reste loin derrière le marché anglais. » Le rapport n’oublie pourtant pas de souligner la grande qualité de la génération actuelle des start-up françaises, qui conjuguent innovation et numérique et multiplient ainsi les chances de rentrer dans une logique de croissance importante. « L’ascenseur économique est à revoir en France : dans les 100 plus grandes entreprises du pays, seule une a moins de 30 ans, c’est Free. En Europe, elles sont 9, aux Etats-Unis, 63. L’âge de l’entreprise est pourtant garant d’une compréhension fine des changements en cours. Malgré quelques bonnes pratiques de grands groupes tels que Schneider Electric, La Poste, la SNCF, Air liquide, Axa, etc. en matière d’open innovation ou de FabLab par exemple, très peu d’entreprises sont entrées dans un processus de ’digital disruption’. Ainsi, les équipes d’Alstom n’étaient pas préparées à l’une des demandes de GE : quelle est la valeur ajoutée numérique des dossiers en cours ? Il faut réveiller l’envie des grandes entreprises, au plus haut niveau, de se transformer. »

Une Exposition numérique universelle

La troisième et dernière conclusion, c’est la nécessité de renforcer les outils de pilotage en France. Philippe Lemoine conseille la mise en place d’un sommet annuel du numérique, sur le modèle allemand, rassemblant les pouvoirs publics, les entreprises, la société civile, etc. Il s’agit également de soulever certains freins au niveau européen (fiscalité, droits d’auteurs, équipements, big data, etc.), et de nouer des liens avec des fondations de biens communs telles que Wikipedia, Mozilla, etc. « Il faudrait créer une Exposition numérique Universelle ! Pour les pouvoirs publics, conclut Philippe Lemoine, les deux priorités à traiter concernent la mutation de l’emploi, et la conjugaison des mutations numériques et écologiques. »