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Des technologies numériques pour aider les personnes malvoyantes

Le TEDxUTCompiegne est un programme local d’événements cherchant à « insuffler la créativité, de permettre le changement et de pousser l’innovation à faire prospérer notre ville ». Il s’est tenu en janvier 2016 au Centre de Transfert de l’UTC sur le thème « Horizon 2050, Innovation et Société ».

Des technologies numériques pour aider les personnes malvoyantes

Pour cette rencontre, les organisateurs ont invité Anke Brock, chercheuse chez Inria Bordeaux, membre du Laboratoire Bordelais de Recherche en Informatique et spécialiste en Interaction Homme-Machine. Elle s’intéresse plus particulièrement aux outils d’information géographique pour personnes mal voyantes.


Quels enjeux représentent les technologies de l’information pour les personnes handicapées et particulièrement les malvoyants ?

 

A l’âge de 75 ans, une personne sur cinq montre une importante déficience visuelle en France, soit 200 000 touchés dans le pays. Il est donc important de faire connaître les travaux réalisés dans ces technologies de l’information susceptibles d’aider ces populations. Pour ma part, je souhaite aussi montrer que la recherche en informatique n’est pas uniquement réservée à des fanatiques de technologie mais demande des qualités humaines indispensables pour appréhender des utilisateurs aux besoins particuliers.

Aujourd’hui, les personnes atteintes de déficiences visuelles utilisent les technologies numériques afin d’accéder à des informations impossibles à trouver autrement. Tous les smartphones ou tablettes proposent un retour audio du contenu textuel de l’écran. Globalement, le monde numérique offre de formidables possibilités afin d’améliorer la qualité de vie de personnes handicapées.

 

Comment une personne visuellement déficiente appréhende-t-elle l’espace ?

 

La question de la perception de l’espace par une personne atteinte de déficiences visuelles a été posée la première fois dans les années 1930 par des chercheurs en psychologie expérimentale. La réponse proposée à l’époque a été de considérer une personne non voyante comme incapable de construire une représentation mentale de l’espace, à l’exception de structures simples ou familières, comme l’intérieur de son appartement avec les meubles qui s’y trouvent. Aujourd’hui, les recherches ont montré que les personnes déficientes visuelles peuvent se créer des représentations spatiales efficaces. Néanmoins, différentes zones du cerveau sont impliquées dans la mémorisation et la représentation spatiale. Des travaux ont mis en évidence un moindre développement de certaines de ces zones chez des personnes déficientes visuelles. Au-delà du développement des zones du cerveau impliquées, les sciences cognitives ont aussi montré que la capacité à appréhender l’espace reste très différente selon la nature de la déficience visuelle et selon qu’elle soit présente depuis la naissance ou non. Globalement, le développement des capacités cognitives liées à l’appréhension de l’espace est plus lent chez des personnes malvoyantes.

Il existe trois niveaux de connaissances spatiales. Le premier porte sur la connaissance de points d’intérêt identifiés et le second sur celle des trajets qui relient ces points. Le troisième niveau, appelé connaissance configurationelle, implique la représentation spatiale des informations sous forme d’une carte intégrant l’orientation, les distances et toutes les informations nécessaires pour se déplacer dans l’environnement. Ce dernier niveau permet une approche flexible de l’environnement en adaptant les décisions en fonction de la représentation de l’espace. Des études en sciences cognitives relèvent que les déficients visuels présentent plus de difficultés pour accéder à ce niveau. Nos travaux ont néanmoins montré qu’ils sont susceptibles d’arriver à acquérir ce type de connaissances, notamment en utilisant des cartes interactives accessibles. 

 

Quelles sont les technologies disponibles ou à l’étude pour aider les personnes malvoyantes à appréhender son environnement ?

 

Des technologies de différentes natures existent ou sont à l’étude. Des prothèses oculaires sont envisageables, mais seulement pour certains cas de déficiences. Des outils de géolocalisation ont aussi été développés, transmettant des informations par des moyens audio ou tactiles. Certains ont été développés à l’origine pour des piétons ou des cyclistes et s’avèrent très utiles pour des malvoyants. Disposer d’une carte est un complément souvent indispensable à la géolocalisation. Les cartes en relief avec des textes en braille sont utilisé depuis longtemps, impliquant de savoir lire le braille, ce qui n’est pas le cas de tous les malvoyants, surtout ceux ayant perdu la vue tardivement. Les chercheurs développent donc depuis une trentaine d’années des cartes interactives. Des écrans munis de picots afin de former dynamiquement des reliefs ou des caractères en braille, existent aujourd’hui, ainsi que des systèmes, comme Tactus, qui proposent des claviers avec des touches qui émergent dynamiquement de l’écran par l’utilisation de canaux de liquides. Des pistes de travail portent sur le développement d’écrans produisant des vibrations localisées ou des courants électriques donnant une sensation de texture. Les pistes de développement sont nombreuses, plus ou ALAN sans accent moins faciles à mettre en œuvre et onéreuses.

Mon travail s’oriente vers l’utilisation d’écrans tactiles classiques sur lesquels sont superposées des cartes imprimées en relief. Il est alors possible de parcourir la carte avec les doigts, l’écran tactile capturant leurs positions et renvoyant des informations sonores, comme les noms des rues, des distances ou des horaires d’ouverture d’établissements. Non seulement les expérimentations montrent que ces cartes interactives sont aussi efficaces que les cartes en relief classiques pour permettre à des personnes malvoyantes de se représenter des informations spatiales, mais en plus qu’elles rendent plus rapide l’accès à l’information géographique. Ces cartes en relief offrent une perception globale de l’environnement car l’utilisateur peut explorer rapidement l’ensemble de la carte pour se faire une idée de la totalité du territoire représenté. Ce n’est pas le cas des outils proposant un retour tactile sous forme de vibration ou de simulation de texture offrant une connaissance localisée. Appréhender l’espace par une connaissance uniquement localisée sans disposer d’une vision d’ensemble demande alors un effort de mémorisation et de reconstruction de l’espace exceptionnelle, que l’on soit ou non malvoyant !

Une limite concerne l’impression des cartes en relief qui demande des outils et des compétences spécifiques. Le développement et la démocratisation des imprimantes 3D devraient changer la donne dans ce domaine, permettant à chacun de produire ses propres cartes en relief selon ses besoins.