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Le tsunami numérique dans l’enseignement

Le tsunami numérique dans l’enseignement

Directeur de la rédaction du magazine L’Étudiant et spécialiste des questions d’enseignement, Emmanuel Davidenkoff a publié cette année Le tsunami numérique aux Éditions Stock.

Dans 20 ans, les parents conduiront-ils toujours leurs enfants en cours ?

Oui ! Nous conduirons toujours nos enfants ou nos petits-enfants à l’école, à la fois pour des raisons pratiques et politiques. L’école restera un lieu où les enfants apprennent la vie en société, ce qui dépasse les simples tables de multiplication et autres règles de grammaire. Mais le modèle de l’école, telle que je la rêve ou que je l’imagine, ne se cantonnera plus au « 4-murs-1-professeur-27-élèves-50-minutes ». D’autres modes de fonctionnement prévaudront, mais bien malin qui peut les prédire à la vitesse où les mutations actuelles nous entraînent et entraînent l’école.

Quelles sont les pistes qui se dessinent ?

L’apprentissage en ligne, les supports vidéo, les travaux de groupe reposant sur des MOOCs et, globalement, le numérique seront plus répandus qu’aujourd’hui. Mais nous en sommes au stade du laboratoire, et ignorons comment ces nouvelles voies d’apprentissage s’articuleront entre elles pour servir l’enseignement. Déjà, nous savons que le numérique est plus efficace que l’être humain pour toutes les formes d’apprentissage répétitives, nécessaires par exemple pour apprendre les tables de multiplication. Une application ludique et bien conçue favorise leur mémorisation, contrairement aux exercices poussiéreux exigeant aux enfants d’ânonner. Le numérique fonctionne comme un exhausteur de goût ! L’enseignement frontal sur estrade existera toujours, mais son omniprésence sera rééquilibrée par les méthodes actives, l’apprentissage par le faire, les activités collaboratives…

Le contenu de l’enseignement évoluera-t-il également ?

L’école doit former des personnes capables de comprendre et de construire le monde. Il faudra donc qu’elle procure une culture générale numérique à tous. Cette culture générale comprend un volet technologique – logique algorithmique, code, etc. – mais inclut l’ensemble des savoirs : droit, géographie, biologie… Il faudra répondre à de nouvelles questions, comme le devenir des données numériques, le cadre juridique du partage de voiture ou de logement, le statut du vivant… C’est un enjeu majeur pour l’école : elle doit intégrer des enseignements et des façons d’enseigner qui préparent les futurs adultes au monde du numérique, qui brouille les frontières entre les disciplines. Les entreprises auront besoin de bio-informaticiens, de data-journalistes… Il faut que tous les curseurs bougent, et trouvent un nouvel équilibre. Par exemple, dans le cadre des TPE au lycée, les élèves d’un même groupe n’obtiennent pas la même note à l’issue du travail collectif, c’est insensé ! Cette logique dessine le monde que nous souhaitons : un monde de compétition, ou de collaboration ?

Quelles sont les forces et faiblesses du système français pour se préparer à ce tsumani ?

Nous avons visité récemment un lycée situé au cœur de la Silicon Valley, au niveau comparable à un bon lycée français. L’organisation de l’enseignement favorise bien mieux que chez nous la vie sociale et la collaboration, et accorde une place importante aux sports, à la culture, au rôle des parents dans la vie de l’école. En revanche, notre système forme des personnes aux compétences rarement égalées ailleurs dans le monde. Ainsi, les ingénieurs français sont très recherchés dans la Silicon Valley. L’idée répandue en France d’un système éducatif mauvais tient surtout à son échec face à la mission qu’on lui a dévolue, à savoir la réduction des inégalités. Mais si l’objectif reposait sur la constitution d’une élite performante au niveau international, alors ce serait un succès. La France sait produire des personnes, du philosophe au manager, capables de penser les profonds changements de civilisation en cours. Il faut désormais un nouvel Encyclopédisme, et faire tomber les barrières entre les disciplines.

Comment le numérique peut-il bouleverser le modèle économique de l’éducation ?

Beaucoup d’entreprises travaillent aujourd’hui à la conception d’offres conjuguant l’enseignement présentiel et numérique, surtout aux Etats-Unis où l’université est très coûteuse. Est-ce que l’une d’entre elles trouvera la formule qui affectera l’école autant qu’Amazon ou Ebay ont affecté respectivement les librairies et les petites annonces ? En France, le privé ne représente que 15% de l’enseignement supérieur, mais les coûts augmentent : est-ce l’aube d’un marché ? L’avenir de ce marché dépend aussi de la valeur accordée aux outils numériques par les universités et le marché du travail. Si l’UTC valide les unités acquises par le biais de MOOC (qui ne constituent que la partie émergée de l’iceberg numérique), et si le futur employeur valorise le diplôme ainsi obtenu, alors l’enseignement par MOOC explosera. Si non, il ne passera rien. Le marché de l’emploi fera la différence.

Le saviez-vous ?

3036 MOOCs recensés dans le monde
25% européens
53% en Europe traitent des sciences dures et des technologies

Université de Pennsylvanie :
63% des utilisateurs de MOOCs ont plus de 30 ans
9% sont étudiants

source : www.openeducationeuropa.eu