Chronique

Le Livre blanc des universités américaines

Doyen de l’université de Penn depuis 2009, Vincent Price est professeur de Sciences Politiques. Expert reconnu sur les sujets de l’opinion publique, de l’influence sociale et de la communication politique, il explore aujourd’hui le rôle croissant du numérique dans la formation de la connaissance et de l’opinion publique. Il appartient à l’équipe de 14 responsables d’établissements américains chargés d’examiner les nouveaux modèles d’éducation au sein du "Presidential innovation Lab".

Le Livre blanc des universités américaines

Quel est le but de ce Laboratoire Présidentiel de l’Innovation ?

Le laboratoire a été établi par le Conseil Américain d’Education (ACE), grâce à un soutien financier substantiel de la Fondation Bill & Melinda Gates. Son objectif est d’analyser l’avenir de l’enseignement supérieur au cours de la décennie à venir, notamment par l’impact et l’enrichissement de nouvelles technologies. Il résulte d’une convergence de facteurs économiques, sociaux et technologiques qui ont restructuré les populations d’étudiants, modifié les marchés du travail et donné lieu à de nouvelles pratiques en matière d’éducation aux côtés des enseignements plus classiques. De récents développements - par exemple, l’avènement des MOOCs (massive online open courses) – peuvent mettre à mal les pratiques traditionnelles, tout en ouvrant en même temps l’accès aux enseignements supérieurs à des populations, partout dans le monde, historiquement mal desservies jusqu’ici.

En votre qualité de doyen de Penn, quelle a été votre contribution à ce laboratoire ?

Avec 13 autres responsables de collège et d’universités, j’ai participé à une analyse collective portant sur les défis et les opportunités des nouvelles formes d’apprentissage. Cela a donné lieu à des Livres Blancs où sont exposés les résultats de nos recherches et des recommandations. Notre groupe représentait une gamme d’établissements assez large, depuis des universités qui focalisent sur la recherche jusqu’à des collèges universitaires d’enseignement de base, tant publics que privés. Nous nous intéressions en particulier au potentiel de nouvelles formes éducatives pour attirer et intéresser de nouveaux profils d’étudiants, surtout ceux historiquement mal desservis en matière d’éducation. Nous nous sommes penchés sur les nouveaux modèles éducatifs et financiers qui pourraient résulter d’une montée en puissance de nouvelles méthodes et technologies éducatives et, enfin, sur l’utilisation de ces technologies s’agissant de repenser nos enseignements et apprentissages au sein de nos propres campus.

Selon vous, comment la pédagogie est-elle en train de changer ?

Les changements en cours sont fort intéressants : ils reposent sur de nouvelles opportunités permettant d’augmenter l’accès au monde de l’éducation supérieure, en dehors de nos campus, mais aussi sur l’utilisation de nouveaux média et de nouvelles façons de penser l’éducation afin de transformer l’enseignement et l‘apprentissage dans les universités classiques. Ce potentiel se fait ressentir de façon accru actuellement. Cela nous aide à identifier (pour nous y investir) de nouvelles formes interactives d’apprentissage dépassant les cours classiques, et à rassembler les données nécessaires à une analyse de l’efficacité de telles méthodes. Nous avons à “U-Penn”, par exemple, ce que nous appelons des classes SAIL (Structured, Active, In-class Learning) qui, en quelque sorte, ‘renversent’ la classe, invitant les étudiants à entreprendre des activités en prise direct avec les problèmes étudiés, souvent en groupes, et où le professeur intervient davantage comme un coach que comme enseignant. La contenu ordinairement enseigné pendant le cours peut être étudié hors classe, soit par des accès en ligne soit par d’autres média, de sorte que les cours SAIL peuvent être enseignés à la fois par des enseignants impliqués dans des opérations de type MOOC, et par les enseignants traditionnels. Nous bénéficions d’une subvention de l’Association des Universités Américaines (AAA) pour tester ces formes de pédagogie dans les filières STEM (sciences, technologies et mathématiques). Nous offrons des ressources et des moyens financiers aux enseignants qui aimeraient les développer pour les filières de sciences humaines et sociales.

 

Qui sera l’étudiant de demain ? Comment les universités devront-elles innover pour s’adapter aux besoins de la décennie qui vient ?

Ce sera exactement la thématique abordée dans l’un des premiers Livres Blancs publiés par le Laboratoire. Il prévoit que les changements dans les rangs de nos étudiants au cours de la décennie qui s’ouvre seront induits par des changements croisés démographiques, technologiques et de modes d’apprentissage. Dans le même temps, l’enseignement supérieur attirera un nombre croissant de jeunes originaires des communautés Asiatiques et Hispaniques, de même que des étudiants plus âgés, avec des revenus plus bas et souvent les premiers de leur famille admis à suivre des études supérieures. L’adoption croissante partout de smart phones et de réseaux sociaux continuera à questionner nos idées et présuppositions sur l’accès aux connaissances. En particulier, l’avènement des nouvelles technologies amène nos nouveaux étudiants à être toujours très « connectés » ; ils sont actifs, créatifs and participent beaucoup à la vie et au développement de ces réseaux. On voit se proliférer de nouvelles formes d’apprentissage, ce qui confère à l’université une double responsabilité, plutôt paradoxale. D’une part, nous devons apprendre et intégrer ce que peut représenter « la meilleure » de ces nouvelles formes d’apprentissage, d’autre part, nous devons être les gardiens de formes de savoir plus anciennes, plus délibératives, plus contemplatives et plus complexes.