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La génération Y

Monique Dagnaud, sociologue et directrice de recherche au CNRS, est l’auteur d’un ouvrage* sur la génération Y, arrivée depuis peu sur le marché du travail.

La génération Y

Comment se définit la génération Y ?

Elle peut se définir par plusieurs critères. Il s’agit d’une génération âgée entre 15 et 30 ans, une génération éduquée dans un contexte de relative morosité de la société, dégrisée vis-à-vis des utopies post-soixante-huitardes, dans une société en interrogation sur elle-même. Cette génération a bénéficié d’un modèle éducatif moderne et relativement démocratique, dans lequel les rapports sont très peu hiérarchiques, où beaucoup de choses se discutent, se négocient. Elle a fait son apprentissage à une époque où se sont développées les technologies dites digitales, et dans une période plus récente, elle s’est fortement investie dans les réseaux sociaux. A 20 ans, environ 90 % des jeunes de cette génération appartiennent d’ailleurs à un ou plusieurs réseaux sociaux. Cette génération a enfin tendance à considérer le monde dans toute sa dimension planétaire. Elle n’a pas de repli identitaire. On le sait, internet ne favorise pas la pensée souverainiste. Ces jeunes construisent donc de manière internationale l’histoire de leur génération à travers des communications transversales pour lesquelles les frontières géographiques n’ont pas vraiment de consistance.

Les méthodes d’apprentissage et de formation sont donc amenées à évoluer ?

Les relations enseignants-enseignés vont forcément être amenées à évoluer, les jeunes de la génération Y étant assez réfractaires au modèle hiérarchique. Rappelons-nous que la culture du net est une culture égalitariste, transversale, horizontale. Dans l’univers du net, on est constamment bombardé d’informations, de manière presque infinie. On y surfe selon une logique de sérendipité, d’exploration curieuse vers des informations non hiérarchisées. On navigue d’un centre d’intérêt à un autre, quitte à être superficiel, au lieu d’approfondir de manière systématique et obsessionnelle un secteur en particulier. Il y aura donc nécessité dans un futur proche de repenser les méthodes d’enseignement, en réfléchissant notamment sur comment apprendre à sélectionner, trier et hiérarchiser l’information, tout en évoquant des concepts de l’ordre de la vérification, de la synthèse… Les formes de management dans l’entreprise vont elles-mêmes être amenées à évoluer. Cette psychologie nouvelle, ce nouveau rapport au monde va forcément modifier la notion de hiérarchie, en raison de la prégnance une culture du partage. On apprend désormais par échanges au sein d’un réseau affinitaire.

Cette génération montre-t-elle un désintérêt pour les études scientifiques et technologiques ?

La société valorise beaucoup à l’heure actuelle les sciences humaines, la communication, l’expression de soi… Les jeunes se déportent donc naturellement vers les sciences humaines et sociales et vers les activités artistiques. Les disciplines scientifiques qui supposent pas mal d’abnégation se trouvent alors en décalage avec la société d’aujourd’hui. A l’inverse, les jeunes de cette génération sont les premiers utilisateurs de la technologie. Reste que surfer sur internet ne suppose pas a priori d’importantes connaissances en informatique ou dans un domaine scientifique connexe. Ils ont cette culture liée au net, en bénéficiant largement de la technologie et de la communication digitale, dont ils sont d’ailleurs les experts.

Cette génération est arrivée il y a peu sur le marché du travail. Assiste-t-on aujourd’hui à un choc des générations dans l’entreprise ?

Je pense d’abord que les entreprises sauront tirer profit des qualités et compétences de cette génération. Ces jeunes constituent une génération véritablement pluridisciplinaire, souple, flexible, ouverte sur le monde, qui interagit très vite et rebondit facilement d’une idée à une autre. Je ne pense pas pour autant que nous assistions à un choc culturel, ou même à un conflit de générations entre celle de l’écrit et de l’image passive, et celle digitale. Certaines personnes, plus âgées, peuvent certes se sentir déphasées par rapport à ce nouveau modèle de connaissances et cette nouvelle manière de fonctionner dans un univers digital. Intimidées, elles essayent toutefois de s’approprier ces outils, en étant admiratives de cette proximité instantanée qu’entretient lagénération Y avec le monde. Cela ne me semble pas être vécu comme quelque chose de perturbant pour ces personnes. Je n’y vois pas en tout cas un rejet de leur part.

*Génération Y : Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion, Coll. Nouveaux Débats, Presses de Sciences Po, 2011

Le saviez-vous ?

La génération Y laisse déjà place à la génération Z ou génération silencieuse, ou encore Génération C (pour communication, collaboration, connexion et créativité), née après 1995.