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Débat public, numérique et démocratie : un enjeu de société fondamental

Pour Laurence Monnoyer-Smith, vice-présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) et ancienne directrice du laboratoire Costech de l’UTC, le numérique doit faire évoluer le débat public, menacé en France.

Débat public, numérique et démocratie : un enjeu de société fondamental

Laurence Monnoyer-Smith est arrivée au poste de vice-présidente de la CNDP au moment d'un débat public d'envergure : celui sur le projet Cigéo, concernant l'enfouissement des déchets nucléaires dans l'est de la France, à Bure. Particulièrement difficile, cette discussion concentre tous les enjeux du débat public. " Le nucléaire, longtemps tenu à l'écart des citoyens pour raison d'État, s'est tardivement ouvert au débat. Le premier débat public sur la question des déchets nucléaires, en 2005, s'est bien passé mais la loi qui a suivi, en 2006, a tranché de façon unilatérale, ne retenant que la solution de l'enfouissement et écartant celles du stockage en surface et en subsurface. La loi avait envisagé la construction de plusieurs laboratoires, mais un seul fut effectivement creusé, d'où le sentiment d'une partie de la population d'avoir été dupée sur l'objectif initial du projet de Bure. Une partie des associations s'est donc montrée hostile au débat actuel, le réduisant à une opération artificielle de légitimation de l'enfouissement déjà organisé, explique Laurence Monnoyer-Smith. Reste que la loi ne dit pas que cet enfouissement doit avoir lieu en cet endroit, à cet instant.  "

Nucléaire : débat public vs technocratie

La question de l'opportunité de ce projet, chiffré à plus de 40 milliards d'euros pour une ouverture en 2025, demeure ouverte. Seulement, certains opposants ont empêché la tenue des réunions publiques. " Manque d'anticipation et problème d'adéquation du dispositif participatif sont sans doute à déplorer du côté de la CNDP. Mais des élus en écharpe bloquent l'accès aux réunions publiques ! En s'opposant ainsi au projet, ils s'opposent à la démocratie, souligne Laurence Monnoyer-Smith. Le débat implique de donner la parole à ceux qui s'opposent fondamentalement au nucléaire, mais leur comportement, suicidaire et contre-productif, valide les positions des technocrates qui souhaitent décider sans le citoyen. "

Le numérique à la rescousse de la réunion publique

La vice-présidente insiste sur cette menace qui pèse clairement sur le débat public : la victoire de la démocratie représentative sur la démocratie participative, incarnée par le " débat à cinq collèges " (ONG, patronat, syndicats, État et collectivités) initié par le Grenelle de l'environnement et perpétué pour les conférences environnementales du gouvernement actuel. " Si nous n'apportons pas la preuve que le débat public fait avancer les projets dans un contexte apaisé, il sera remplacé par des pseudo-débats de sages et de technocrates, à l'heure où le citoyen entretient la plus grande défiance envers les institutions politiques. Ce n'est pas ainsi que la démocratie sera sauvée  ", s'alarme-t-elle. Pour apporter cette preuve, la CNDP doit revoir ses outils. Dans le cadre de Cigéo, le numérique vient à la rescousse des réunions publiques traditionnelles (et retransmises sur Internet en direct). Un forum en ligne, des comptes Twitter et Facebook sont ouverts pour répondre aux questions, une entreprise est mandatée pour définir une stratégie digitale de participation, une série d'auditions contradictoires est organisée - à l'image d'un plateau de télévision qui permet au citoyen d'intervenir. La première de ces auditions a généré 900 connexions et 125 questions en 1 h 30. " Mais une e-réputation ne se construit pas en quelques heures. Nous adaptons le dispositif, en tirerons les enseignements et continuerons à innover.  "

Le numérique, outil de proximité

La CNDP modernise aussi sa présence numérique. Son compte Twitter compte 176 abonnés deux mois après son ouverture. " Il n'y a aucune raison pour qu'il n'en compte pas 2 000 ! " Un nouveau site sera en ligne pour donner tous les outils du débat aux citoyens, gagner en interactivité, garder la mémoire des débats publics, organiser des forums interactifs, exister sur les réseaux sociaux, mobiliser les éléments de la concertation en amont des débats, etc. " Nous embaucherons un community manager à la rentrée. Il faut informer avant le débat public pour identifier les relais d'opinion, les populations concernées, organiser et préparer la discussion. La CNDP doit construire un réseau de partenaires locaux, en contact avec les futurs participants. Le numérique ne se limite pas aux outils de la participation : il permet de repenser l'écosystème du débat public pour le rendre plus lisible et le rapprocher des citoyens ", explique Laurence Monnoyer-Smith. Des pans entiers de recherche restent à défricher, à commencer par celui des données à mettre à disposition, pour lequel une thèse sera financée par la CNDP. Autre chantier, celui de la cartographie et de la pondération des arguments, pour écrire une synthèse du débat public la plus proche possible de la réalité. " Il faut pouvoir expliquer aux citoyens comment leur parole a été prise en compte après le débat. Tout l'enjeu réside dans une question : comment faire pour que les citoyens se sentent concernés ? La réponse impose de conjuguer les forces du numérique et des outils traditionnels pour inventer la démocratie moderne. "