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Innovation : quelle est la responsabilité de l’UTC ?

« L’UTC a été créée il y a quarante ans au moment où l’État souhaitait développer l’innovation, dans le sens donné par Schumpeter et déployé aux États-Unis, reposant sur le concept de la destruction créatrice, résume le philosophe Bernard Stiegler, membre du Conseil national du numérique. Aujourd’hui, l’UTC, comme toutes les universités françaises, doit faire face à un nouveau défi : revoir cette conception de l’innovation pour organiser la contribution créatrice. »

Innovation : quelle est la responsabilité de l’UTC ?

En 1973, le modèle qui préside à la création de l'UTC est encore unique en Europe - excepté en Allemagne fédérale, plus proche des États-Unis que le reste du continent. " Le contexte de l'apparition de l'UTC est marqué par l'entrée de la pensée de Schumpeter, inspiré par Ford, dans le bloc de l'Ouest. Ses idées irrigueront pour l'essentiel la vision de l'UTC avec un impératif : celui de l'innovation permanente. Par l'innovation, l'ambition de Guy Deniélou était de transférer le travail scientifique vers les sphères technologiques, sociales, économiques ", souligne Bernard Stiegler, qui nuance et rappelle la spécificité de l'école : il s'agit de réconcilier la vie scientifique et les secteurs industriels et technologiques dans une approche " à la française " et " unique au monde ", en laissant la part belle aux sciences de l'homme. Professeur (entre autres) à l'UTC depuis 1988, Bernard Stiegler parle d'expérience : " Le recrutement de l'UTC ne repose pas uniquement sur l'excellence mathématique, mais vise un équilibre général des étudiants, dont certains sont aussi de brillants littéraires. J'ai d'ailleurs retrouvé l'un de mes étudiants lors d'un colloque : il est devenu docteur en philosophie. "

Les dernières heures de la " destruction créatrice "

Ainsi, le modèle de l'UTC conjugue l'impératif de l'innovation permanente et le souci de l'harmonie entre technologie et société. " La France et plus largement l'Europe se montrent très attentives à ce développement harmonieux, à cette conception humaniste du progrès technologique. Mais, dès 1973 et la naissance de l'UTC, le modèle construit par Schumpeter s'effrite et montre des signes d'essoufflement : c'est le premier choc pétrolier et, trois années auparavant, le rapport Meadows pointait les signes avant-coureurs d'une crise à venir ", rappelle Bernard Stiegler. En effet, le modèle économique élaboré par Schumpeter et Ford au début du 20e siècle, consolidé dans les années 1930 par Roosevelt et Keynes, avant de dominer le 20e siècle et le monde occidental, vit ses dernières heures. " Il a définitivement craqué en 2008, analyse Bernard Stiegler. Ce moment historique pose un défi à l'UTC, qui doit bâtir, concevoir et élaborer une nouvelle conception de l'innovation. "

Technique : une exigence de compatibilité avec les autres systèmes sociaux

Dans un monde régi par la destruction créatrice, l'innovation est la condition sine qua non du maintien de l'activité. Le consommateur remplacera ses biens par d'autres à condition qu'ils lui apportent un service, un design, un usage nouveau, et cette innovation perpétuelle irrigue notre société à un rythme toujours croissant. " Nous vivons dans un système de capitalisme spéculatif, où les temps de transfert des technologies s'accélèrent constamment, pour approcher le temps réel dans les secteurs numériques ", explique Bernard Stiegler. Ce rythme effréné ne laisse que peu de temps au recul nécessaire pour apprécier les conséquences sociales de l'innovation. Au philosophe d'éclairer la réflexion  : " L'évolution technologique entre aujourd'hui en conflit avec les autres dimensions sociales de la vie. La dimension technique est fondamentale : il n'existe pas de société humaine sans technique, l'homme est homme parce qu'il est technicien. En développant la technique, l'être humain développe tous les autres systèmes sociaux  : l'économie, le droit, l'éducation, la famille, la finance, etc. Chacun de ces systèmes doit être compatible avec tous les autres pour construire une société stable ", pose Bernard Stiegler.

Profonde désaffection pour le modèle consumériste

Appliquer cette grille d'analyse à notre société en révèle les dysfonctionnements : " Les systèmes techniques et économiques entrent en contradiction avec la totalité des autres systèmes sociaux : la structure familiale est bouleversée par les outils numériques, les équilibres environnementaux par la surconsommation des ressources, etc. " Et, comme par instinct de survie, un phénomène de fond confirme ce hiatus entre développement technique et progrès humain : celui de la " profonde désaffection " des individus et des groupes sociaux pour le modèle consumériste. " Cette désaffection s'exprime encore de façon paradoxale, analyse Bernard Stiegler. Ainsi, l'alter-consommateur - identifié par un cabinet de conseil américain en 2004 - dénonce la consommation sans limiter pour autant la sienne. En 2008, une étude américaine révèle que 81 % des Américains entretiennent un a priori négatif sur la consommation. En 2004 toujours, une enquête de Télérama soulignait que 56 % des Français qui regardent la télévision déclarent ne pas aimer les programmes qu'ils regardent et, aujourd'hui, près de deux Français sur trois ne passent plus leur permis de conduire à 18 ans. "

La privation de savoir, ou l'impasse consumériste

Ces quelques exemples révèlent un comportement plus largement partagé qui s'apparente à celui de " toxicomanes " : c'est une hypothèse que le philosophe a élaborée avec l'hôpital Marmottan, centre de soins et d'accompagnement des pratiques addictives. Notre siècle a rencontré l'impasse du consumérisme. En privant progressivement et inexorablement les consommateurs de toute forme de savoir et de savoir-faire, le consumérisme leur a aussi pris le sel de la vie. " Les Grecs entendaient le savoir avant tout comme art de vivre, et savoir vient de sapere, qui a aussi donné sapide, retrace Bernard Stiegler. Adam Smith l'avait également pressenti : la société industrielle reposant sur le machinisme qui prive l'ouvrier de son savoir-faire détruit son attention, c'est-à-dire son esprit. Aujourd'hui, cette perte de savoir a gagné tous les consommateurs : à l'ère de l'industrie agroalimentaire, on ne sait plus faire la cuisine, et bientôt, il ne sera même plus nécessaire de savoir conduire pour se déplacer en voiture. Toutes ces évolutions engendrent la frustration et le sentiment de ne plus exister, insupportable à tout être humain. "

Une issue : l'économie de la contribution

Outre son visage existentiel, l'impasse consumériste a aussi pris une tournure économique, sociale et financière violente en 2008. " La crise des subprimes n'est que le détonateur de cette crise, l'explosion ultime d'un système de solvabilisation artificielle des consommateurs américains qui ruine aujourd'hui de nombreux pays européens. La situation est extrêmement grave ", alerte le philosophe, sans jamais verser dans le pessimisme facile. Le tableau n'est certes pas réjouissant, mais des solutions existent, et le numérique en est l'un des vecteurs dans la mesure où il permet la réappropriation des savoirs. " Wikipédia est, à cet égard, un moment historique de la vie de l'esprit de même importance que l'Encyclopédie de Diderot, estime Bernard Stiegler. Et ce n'est que la partie émergée de l'iceberg du savoir partagé. " L'univers du logiciel libre et de l'open source, qui autorise l'accès aux codes sources et leur modification, est révélateur de ce que Bernard Stiegler, dans le cadre d'Ars Industrialis (Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit, qu'il a fondée en 2005), théorise comme " l'économie de la contribution ". " Le modèle linéaire et top-down de Schumpeter ne fonctionne plus. Il laisse place à une organisation réticulaire et bottom-up, qui suppose une transformation radicale de la société industrielle, comme le montrent déjà les FabLabs, ces ateliers de fabrication ouverts à tous. "

Repenser l'université dans le cadre du paradigme numérique

" L'UTC doit impérativement se recomposer autour de cette réorganisation, invite Bernard Stiegler, sous peine d'être rapidement condamnée. C'est tout l'enjeu de ses 40 ans. " Comment négocier le virage ? En accordant au numérique une place à la mesure de son développement actuel. " Le numérique est un nouveau milieu de vie, un nouvel écosystème qui impacte toutes les autres activités, recompose toutes les formes de savoir, bouleverse tous les secteurs industriels comme notre quotidien le plus intime, jusqu'à la linguistique. Frédéric Kaplan, à la tête du Laboratoire d'humanités digitales de l'École polytechnique de Lausanne, a montré comment la langue évolue désormais plus rapidement sous la double pression générée par Google, celle de son référencement et de son système de traduction. L'UTC pourrait développer des partenariats sur cette question de la linguistique, par le biais du laboratoire Costech, véritable atout qui n'a pas d'équivalent, souligne Bernard Stiegler. Toute la vie de l'université, depuis l'organisation de l'enseignement jusqu'aux sujets de recherche, doit être repensée dans le cadre du nouveau paradigme numérique. C'est un défi formidable en termes d'innovation. "

Construire une intelligence du numérique et la troisième époque du web

Mais c'est aussi la promesse de l'enfer si les garde-fous ne sont pas posés. Sans mentionner la concentration de violence et de sexe omniprésents sur Internet, sans aborder la question de l'obsolescence programmée des supports numériques qui alimente la course consumériste, il suffit d'écouter les révélations faites par Edward Snowden sur le programme américain Prism de surveillance des communications électroniques pour saisir toute la dangerosité du numérique en matière de libertés démocratiques et de protection de la vie privée. " Toute technique est un danger. Il faut construire une intelligence du numérique qui devienne un nouveau programme pour l'humanité ", enjoint Bernard Stiegler qui apporte sa pierre à l'édifice. L'école de philosophie Pharmakon (" poison et remède ") qu'il a créée offre, lors de son Académie d'été, à la fin du mois d'août, des hypothèses sur le sujet. Elle ouvre la porte à la troisième époque du web, celle qui succède aux liens hypertextes et au web 2.0. " Cette troisième époque ne reposera plus sur les algorithmes actuels, qui effacent toutes les controverses et organisent le consensus numérique, précise Bernard Stiegler, mais sur de nouveaux, qui permettront le débat public et garderont la traçabilité des confrontations d'idées. " Autre lieu de réflexion, celui des 40 ans de l'UTC sur le thème " Innover l'innovation ", pour rester à la pointe de la réflexion sur ce que l'innovation doit apporter à la société. " Notre siècle quitte l'innovation de Schumpeter pour entrer dans une nouvelle ère, celle d'une innovation contributive. Dans ce système, l'ingénieur est un chef d'orchestre qui accompagne l'innovation conçue par la société. Ce n'est pas une métamorphose facile pour les acteurs de l'université : elle suppose d'inventer de nouveaux rapports de pouvoir et de savoir ", souligne celui qui a été choisi par le cabinet de Geneviève Fioraso, ministre de l'Enseignement supérieur, pour penser l'université numérique.

Les étudiants de l'UTC, acteurs de la contribution créatrice

Première urgence : conditionner les allocations de recherche pour que les thèses se concentrent sur le numérique et ses enjeux épistémologiques, dans le cadre de " recherches-actions ", avec un transfert du travail doctoral vers la société au fur et à mesure de l'avancée des recherches. " La recherche-action transforme progressivement les sujets de recherche en cochercheurs. Elle a eu un grand écho en Norvège dans les années 1960, et se révèle très pertinente à l'ère du numérique, détaille Bernard Stiegler. La France et l'Europe ne pourront faire l'économie d'une politique industrielle de recherche sur le numérique, sous peine de continuer à subir la colonisation des acteurs américains et asiatiques sur leur territoire, avec toutes les catastrophes économiques que cela suppose. L'UTC est l'un des établissements européens les plus développés en matière de technologie industrielle. À ce titre, elle détient une grande responsabilité et doit développer un laboratoire de recherche numérique. " Et la grande force de l'UTC réside dans ses étudiants : " Leur motivation, leur curiosité, leur inventivité, leur fringale de comprendre le monde et de s'impliquer sont une chance immense. Ils sont les acteurs de la contribution créatrice. "