Dossier

31 : La métamorphose numérique des territoires

31 : La métamorphose numérique des territoires

Choisir une innovation créatrice d’autonomie

« Dans les années à venir, entre 30% et 50% des emplois seront remplacés par des machines et des procédés automatisés. Les gains de productivité générés par cette transformation seront colossaux, sans commune mesure avec ceux créés par le Taylorisme. Mais, du manutentionnaire au chirurgien, le chômage prendra des proportions toute aussi colossales, posant la question de la solvabilité de nos sociétés fordistes. Il faut envisager dès aujourd’hui une nouvelle distribution des richesses », estime Bernard Stiegler, qui publiera bientôt un livre sur ce sujet, intitulé « La société automatique ». Le philosophe propose pour lutter contre cela l’invention d’un « revenu contributif », sur le modèle de l’intermittence du spectacle, qui inciterait les citoyens à valoriser leur temps disponible, temps qui ne cessera de s’accroître avec l’automatisation de la société. « Il faudra créer en parallèle des institutions de développement et de valorisation des savoirs, et réinventer un modèle économique reposant notamment sur des projets contributifs », imagine-t-il, invitant dès aujourd’hui à creuser ces questions qui se poseront de façon accrue dans la décennie à venir.

Territoires contributifs ou « smart cities » ?

« C’est un chantier qui concerne aussi l’UTC, dans la mesure où il faut préparer l’enseignement et la recherche à cet avenir. Les territoires doivent également devenir contributifs, et les technologies peuvent apporter beaucoup à cet égard, à condition qu’elles soient encadrées par des politiques d’ensemble. Dans le cas contraire, le scénario de la ville de Singapour pourrait se répéter, avec une gestion à distance des processus urbains maîtrisés par des multinationales. Cette dérive, intégrante du concept de « smart cities », est dangereuse », avertit Bernard Stiegler. Car l’automatisation guette aussi les territoires pour la gestion des flux (eau, énergie), des transports, etc. « L’urbanité numérique, et l’automatisation en général, sont des enjeux de société majeurs, dans la mesure où l’automatisation détruit l’autonomie », synthétise le philosophe. De la voiture autonome à l’économie des big datas, l’automatisation annihile la prise de décision de l’individu. Il faut donc veiller à utiliser la technologie pour rendre aux individus leur rôle, en tant que citoyens, consommateurs, membres d’une famille, d’une entreprise, etc., et non pour leur ôter toute initiative propre. « C’est le travail réalisé à Loos-en-Gohelle, dans le Nord-Pas de Calais, par le maire Jean-François Caron, illustre Bernard Stiegler. Les capteurs de performance énergétique dont la mairie a accompagné le déploiement ne sont pas reliés à un data center qui gère les consommations d’énergie à la place des habitants, mais aux habitants eux-mêmes qui, lors de réunions organisées dans une logique de démocratie participative, prennent les décisions adaptées. La technologie peut aussi bien servir l’intelligence collective que la détruire. »

L’innovation, entre entropie et lutte contre la mort

A plus grande échelle, il prend l’exemple de l’usage des big data dans la sphère financière : après la crise des subprimes, Alan Greenspan, ancien président de la FED (banque centrale américaine) a admis que la modélisation économique seule ne pouvait suffire, et qu’il fallait la mettre au service d’une théorie économique. L’automatisation, quel que soit le secteur d’activité où elle s’installe, amène des processus entropiques, c’est-à-dire un désordre du système, voire sa destruction. « Ainsi, les robots de Google en matière de linguistique engendrent une perte de diversité sémantique, comme l’a montré Frédéric Kaplan, chercheur à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. L’entropie produit de l’indifférenciation, et conduit à la mort. La néguentropie, à l’inverse, produit de la singularité et des valeurs. L’avenir de l’innovation conduit à deux options : l’entropocène ou le néguentropocène », conceptualise Bernard Stiegler. Et pour conduire l’espèce humaine sur la voie qui permettra d’en sauvegarder quelques spécimens doués de libre arbitre, il faut veiller à utiliser le temps gagné par l’automatisation pour lutter contre la perte d’autonomie qu’elle génère.

Des territoires-écoles

« La société de demain doit produire beaucoup d’intelligence collective. Et l’automatisme autorise l’autonomie, comme le prouve le pianiste : il n’est pianiste que s’il peut se libérer de ses automatismes d’apprentissage, qu’il a dû tout d’abord acquérir en modifiant ses automatismes naturels, pour pouvoir créer, improviser et interpréter singulièrement. Le physicien doit à la fois se servir et se libérer de ce qu’il a appris pour découvrir, et enrichir le système. Le pilote de course automobile est une machine, mais il doit être capable de se désautomatiser une fraction de seconde pour éviter le crash ou pour gagner. La désautomatisation n’est possible que si l’individu a, au préalable, automatisé énormément de gestes, de réflexes, de savoirs. » Pour parvenir à ce degré d’autonomie, il faut accepter d’expérimenter, à tous les niveaux d’organisation. Il faut donner à l’individu, à l’université, au territoire, le droit d’expérimenter. C’est la seule issue pour tester et retenir les solutions pertinentes face aux bouleversements qui guettent. « C’est pourquoi je travaille à la constitution de territoires-écoles, au sein desquels de jeunes doctorants mènent des travaux de recherche contributive pour étudier par exemple la possibilité de distribuer des revenus contributifs à la place des aides sociales. Ces travaux associent aussi bien les habitants, que le monde économique, politique, académique…, tous mus par le droit à l’innovation. Pour anticiper les changements futurs, l’Union européenne devrait lancer et diffuser de telles expérimentations. »