Chronique

Innovation : la Chine saura-t-elle prendre le relais ?

Jean-François Pierrey est expatrié à Shanghai depuis un an. En Chine, il est « director of sales and engineering » pour Federal Mogul, chargé de développer sur place les capacités de construction de plaquettes de freins pour le marché local. Il nous livre son regard quant à l’innovation dans l’Empire du Milieu.

Innovation : la Chine saura-t-elle prendre le relais ?

« La Chine reste un pays en voie de développement, avec toutes les disparités que cela implique notamment au regard de l’innovation et de la technologie entre les grandes villes que sont Shanghai et Pékin et le reste du pays  », introduit-il.
Le plus saisissant ? Le rapport au téléphone portable, bien plus utilisé qu’ici pour tout, tout le temps. « Dans cette ville immense, où beaucoup d’habitants viennent d’ailleurs, surtout les jeunes qui convergent ici pour leurs études ou pour leur premier emploi, les Chinois sont téléguidés par leur téléphone portable pour se repérer, pour trouver un magasin, une rue. Ils ont une connaissance assez limitée de leur environnement, ne créent pas de lien affectif avec leur quartier, leurs commerçants. Ce rapport impersonnel explique, au moins en partie, le succès du téléphone portable même dans les catégories de population les plus modestes  », souligne Jean-François Pierrey.
La possession d’un téléphone est aussi un marqueur social important. A l’instar de prouesses architecturales ou technologiques, comme cette tour de 650 mètres de haut au cœur de Shanghai bientôt inaugurée, ou le train magnétique qui file à 450 km/h entre l’aéroport et la ville.

Un manque de prise d’initiative et d’esprit de contradiction

«  Ces réalisations incarnent la suprématie du pays. Elles ont une force symbolique importante dans un contexte de rivalités entre puissances économiques : la tour, par exemple, se situe entre deux autres tours, plus basses, financées respectivement par les Etats-Unis et le Japon. Aujourd’hui, ce pays veut se prouver, et prouver à son peuple, qu’il est capable de faire aussi bien, voire mieux, que les puissances mondiales – même si cela ne tient qu’à leur pouvoir économique et non à leur savoir-faire ou à leur créativité », analyse Pierre-François Pierrey. En effet, depuis un an qu’il travaille sur place, il a remarqué deux profils-types : la majorité, qui ne prend pas d’initiative, n’a pas d’esprit de contradiction et obéit à l’ordre du chef – même si l’ordre aboutit à une impasse, et une minorité ambitieuse qui, baignée dans les sphères de décision, désire réussir quel qu’en soit le prix. «  C’est assez déstabilisant, pour nous Occidentaux, habitués à avoir des équipes qui remonteront les soucis en cours de route, et n’attendront pas un contre-ordre du chef pour changer de direction. Ce n’est pas lié au niveau d’éducation chez les Chinois, mais bien à leur culture, et cela n’enlève rien à leur soif d’apprendre ni à leur motivation au travail. Il est par ailleurs difficile de coopérer avec la minorité qui, sans être malhonnête, est prête à tout pour réussir.  »

Un Top 10 des constructeurs chinois

En Chine, Federal Mogul souhaite produire des plaquettes de frein pour le marché local. Car, au-delà des constructeurs mondiaux implantés sur place, il existe une quarantaine de constructeurs chinois. « Nous avons établi un Top 10, notamment sur des critères d’innovation, de solidité financière, de stratégie d’exportation… Certains de ces constructeurs, dont BYD, pour Build your dream, ont une réelle politique d’innovation. Pour BYD, elle repose sur la construction de véhicules électriques, afin de répondre aux problèmes environnementaux considérables de la Chine. Mais ces constructeurs accusent encore un retard de 25 ans comparé à leurs homologues occidentaux en matière de stratégie industrielle. Par exemple, ils construisent encore en interne certains éléments des voitures dont la production est depuis longtemps externalisée chez leurs concurrents  », illustre Pierre-François Pierrey. Mais le rattrapage promet d’être rapide, grâce en partie à l’obligation de s’associer avec un partenaire chinois pour s’implanter sur le sol de l’Empire du Milieu. « Les Chinois excellent pour aspirer le savoir-faire existant. Est-ce pour autant qu’ils sauront prendre le relai en matière d’innovations ? Je n’en suis pas convaincu, vu le blocage culturel puissant à la créativité.  »