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Promenades d’architecture contemporaine en Picardie

Trois questions à Frédéric Seitz, Architecte DPLG et professeur d’urbanisme à l’UTC, et auteur de "Promenades d’architecture contemporaine en Picardie"*.

Promenades d’architecture contemporaine en Picardie

Vous regrettez que l’architecture contemporaine n’occupe pas une plus grande place dans la culture, notamment en France ?

L’architecture contemporaine est indiscutablement mal aimée en France pour des raisons probablement culturelles. De culture latine, notre pays est en effet plus naturellement tourné, dans le domaine des arts, vers les œuvres du passé que vers celles de l’avenir. La Picardie en est un exemple. Elle est renommée pour son patrimoine architectural ancien. On ne compte plus les châteaux, les cathédrales, les abbayes, les églises, les grands bâtiments publics des siècles passés qui jalonnent son territoire et qui en font le charme. Ils sont l’objet des attentions particulières que justifient leur conservation et leur restauration. Ils figurent dans tous les guides de tourisme et sont régulièrement visités par les promeneurs. On connaît moins bien, en revanche, son patrimoine architectural contemporain, celui qui est en train de se constituer : les équipements culturels, universitaires, scolaires ou sportifs que réalisent l’Etat ou les collectivités territoriales, les locaux tertiaires ou industriels que les entreprises édifient pour exercer leurs activités, les logements qui se construisent dans les villes ou les opérations de réhabilitation qui sont effectuées pour adapter des édifices anciens à des usages nouveaux. C’est ce patrimoine – les monuments historiques de demain ? – qui est présenté et mis en valeur dans ce livre. Il montre que la Picardie est aussi une terre d’accueil d’architecture(s) d’aujourd’hui et, comme d’autres régions françaises, une terre d’expérimentations dans le domaine du bâti.

Vous décryptez dans votre ouvrage une quarantaine de bâtiments contemporains picards, sur plus de 900 recensés en Picardie. Comment avez-­vous procédé pour les sélectionner ?

La première source d’informations a été la base de données de l’Observatoire de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage en Picardie, mise en place à l’initiative de la direction régionale des Affaires culturelles – DRAC – de Picardie et pilotée par les Conseils d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement – CAUE – de l’Aisne, de l’Oise et de la Somme. Cette base de donnée, consultable sur les sites Web des trois CAUE, se présente sous forme de fiches décrivant des opérations réalisées depuis le début des années 1970 – certaines étant cependant antérieures à cette date. Ces fiches – dont un grand nombre sont malheureusement incomplètes – incluent divers commentaires et documents photographiques. Cette base de données, quantitativement importante, ne pouvait cependant pas être utilisée en l’état. Destinée à « donner des exemples de réalisations aux particuliers ou aux collectivités » (Observatoire de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage en Picardie, site Web des CAUE de Picardie ), elle comporte plus de 900 opérations. Il n’était pas possible de les retenir toutes, non seulement pour des raisons matérielles liées au format du livre, mais aussi parce qu’un grand nombre d’entre elles offre un intérêt pédagogique pour le public mais ne présente pas un intérêt majeur pour l’histoire de l’architecture contemporaine. Il a donc été nécessaire d’effectuer un travail important de repérage, de visites et de pré-études. C’est grâce à des étudiants de l’Université de technologie de Compiègne que ce travail a pu être effectué, dans le cadre d’un enseignement intitulé « Art, Ville, Architecture ». Je tiens à les remercier tous de l’aide précieuse qu’ils m’ont apportée. Il reste une quarantaine de projets qui ont été sélectionnés sur des critères – objectifs/subjectifs ? – de très grande qualité architecturale. Plusieurs opérations que j’aurais souhaité présenter ne figurent pas dans cette liste, soit qu’elles sortent de la période considérée – comme la belle église Saint-Crépin construite à Soissons par Guillaume Gillet ou la superbe villa réalisée à Lamorlaye par Jean Balladur, l’une et l’autre dans les années 1960 – soit qu’elles ne sont pas accessibles au public – tel le Centre d’étude et de développement du groupe Sollac réalisé à Montataire par Eric Dubosc et Marc Landowski à la fin des années 1980 ou le Centre pénitentiaire de Liancourt édifié par Architecture Studio au début des années 2000 – soit qu’elles sont en cours de conception et/ou de réalisation – comme le Conservatoire de musique et de danse qu’Henri Gaudin doit construire dans le parc Gouraud à Soissons ou le projet de la restructuration de la Citadelle à Amiens pour lequel Renzo Piano a été choisi au mois de mars 2011.

En quoi ces bâtiments, au-­delà de leur aspect esthétique, sont‐ils remarquables ?

L’ensemble de l’étude met en lumière plusieurs éléments importants qui permettent de réévaluer la place de l’architecture contemporaine en Picardie. Le premier tient dans ce que le territoire Picard a su accueillir des architectes de renom international. Michel Andrault, Pierre Parat et Borja Huidobro y ont construit des immeubles d’habitation – à Creil, Compiègne, Amiens, Beauvais et Soissons – Henri Ciriani et Nasrine Seraji des musées sur le thème de la Grande Guerre – le premier à Péronne, la seconde sur le Chemin des Dames – Adrien Fainsilber et Henri Gaudin des universités – l’un à Compiègne, l’autre à Amiens – Jacques Ferrier un parking – à Soissons – Massimiliano Fuksas un zénith – à Amiens – Manuelle Gautrand des gares de péage – le long de l’autoroute A16 – Ian Ritchie un centre culturel et sportif, une pharmacie, une école et une maison – à Albert, Boves, Daours et Fluy – Alain Sarfati et Roger Taillibert des centres nautiques – respectivement à Laon et à Nogent-sur-Oise – Claude Vasconi – à Amiens où il a réaménagé la place de la gare. On n’oubliera pas de citer également le nom d’Olivier Debré, peintre plutôt qu’architecte, et auteur d’une remarquable église à Compiègne. La forte présence de ces « grands mandarins » n’a cependant pas empêché des architectes installés en Picardie de développer des projets majeurs. Olivier Brière a ainsi construit un stade d’athlétisme très réussi à Compiègne, Paul Ficheux son agence et son habitation à Bruyères-et-Montberault dans un style très original, Denis Richard une belle médiathèque à Amiens. On notera que ces architectes ont utilisé les matériaux les plus variés. Maçonnerie traditionnelle, béton armé, métal, verre, plastique cohabitent sur tout le territoire Picard pour constituer des architectures très diversifiées. Ces architecture se font tour à tour urbaine – dans un souci d’urbanité de lieux dénués d’accroche avec les centres villes anciens – industrialisée – quand il est nécessaire de construire beaucoup, vite et au moindre coût, tout en proposant une nouvelle vision de l’art de bâtir en opposition aux formes de la Reconstruction – proliférante – quand les recherches sur l’industrialisation aboutissent à la définition d’éléments de construction et/ou de modules fabriqués en série et dont l’assemblage est réalisé en fonction d’une combinatoire assise sur une trame – spatiale – lorsqu’il s’agit de couvrir de vastes espaces sans point porteur intermédiaire. Elles peuvent aussi se faire architecture objet – selon une mode qui se développe actuellement, qui favorise l’apparition de formes architecturales indépendantes des programmes qu’elle abritent ou des structures qui les supportent et qui constitue une forte remise en cause de la démarche rationaliste qui a dominé l’architecture durant les décennies antérieures – ou encore architecture de réhabilitation – lorsque le choix est fait de reconstruire la ville sur elle-même plutôt que d’étendre son territoire à l’infini au détriment, d’ailleurs, des impératifs du développement durable. Le bois n’est pas absent non plus. On le trouve dans de grandes structures – comme dans le Centre nautique de Nogent-sur-Oise ou l’église Notre-Dame de la Source à Compiègne – dans des structures plus traditionnelles – comme l’Orangerie du Château de Compiègne – ou encore comme support de recherches écologiques et environnementales très novatrices sur le plan architectural – comme dans le cas du parking de Soissons, du Pôle de ressources environnementales de Merlieux-et-Fouquerolles ou des bâtiments de l’Aire de la Baie de Somme de l’autoroute A16. On soulignera, à propos de ces trois opérations, une démarche qui intègre les facteurs écologiques comme éléments constitutifs du projet. Exemplaires par leurs processus de conception, par leur mise en oeuvre, par leur intégration dans leurs sites et par leurs formes, elles doivent être regardées comme des modèles. Ces projets sont étrangers à tout sentiment nostalgique, et éloignés de la tradition. Ils offrent, chacun avec leurs particularités, une image de modernité qui complète utilement et agréablement les architectures plus anciennes que recèle la Picardie.

* Promenades d’architecture contemporaine en Picardie, Amiens, Editions Encrage, 2012.